 
.
.Adolf
HITLER
Adolf Hitler,
né le 20 avril 1889 à Braunau am Inn en Autriche (alors en
Autriche-Hongrie) et mort par suicide le 30 avril 1945 à Berlin,
est un homme politique allemand, fondateur et figure centrale du
nazisme, instaurateur de la dictature totalitaire désignée sous le
nom de Troisième Reich.
Porté à la tête de l’Allemagne par
le Parti national-socialiste des travailleurs allemands (NSDAP)
qu’il reprit en 1921, il devient chancelier du Reich le 30 janvier
1933, puis se fait plébisciter en 1934 comme président, titre
qu’il délaissa pour celui de Führer (« guide »). Sa
politique expansionniste fut à l'origine du volet européen de la
Seconde Guerre mondiale, pendant lequel il fit perpétrer de très
nombreux crimes contre l’humanité, dont la Shoah reste le plus
marquant. À la postérité, l’ampleur sans précédent des
destructions, des pillages et des crimes de masse dont il fut le
responsable, tout comme le racisme radical singularisant sa
doctrine et l'inhumanité exceptionnelle des traitements infligés à
ses victimes, lui ont valu d'être considéré de manière
particulièrement négative par l'historiographie, par la mémoire
collective et par la culture populaire en général. Son nom et sa
personne font généralement figure de symboles répulsifs.
Jeunes années
L'un des rares hommes dont on peut affirmer sans conteste que,
sans eux, l'histoire du monde aurait connu un cours radicalement
différent (selon les mots de Ian Kershaw, l'un de ses biographes),
Adolf Hitler reste largement une énigme, notamment en ce qui
concerne sa jeunesse et surtout la formation de sa personnalité et
de sa mentalité nationaliste, antimarxiste, raciste et antisémite.
Très solitaire, le futur dictateur allemand n'a jamais tenu un
journal intime de sa vie, il correspondait peu et écrivait peu, et
il n'a livré dans
Mein Kampf (1925) qu'une autobiographie
en bonne part reconstruite.
Origines et
enfance
Adolf Hitler naît le 20 avril 1889
à Braunau am Inn, une petite ville de Haute-Autriche près de la
frontière austro-allemande dans l’auberge Gasthof zum
Pommer, Vorstadt Nr. 219.
Il est le quatrième des six enfants d’Alois
Hitler et de
Klara Pölzl. La plupart des enfants meurent en bas âge ; seule
sa sœur cadette Paula († 1960)
lui survivra.
Alois Hitler, le père d’Adolf, est
douanier. Né hors mariage le 7 juin 1837, Alois porte d’abord le
nom de famille de sa mère, Maria Anna Schicklgruber, mais le
6 juin 1876, il est légitimé par le mari de sa mère, et obtient un
an plus tard le droit de porter le nom « Hitler ». Adolf n’utilisa
jamais d’autre patronyme, et « Schicklgruber » ne resurgit que
plus tard chez ses opposants politiques.
L’arbre généalogique d’Adolf
Hitler laisse cependant planer de fortes suspicions de
consanguinité. L’incertitude relative à ses origines n’est pas
sans conséquence. Ainsi après l’Anschluss en 1938, il fait
détruire Döllersheim, le village natal de son père, en le
transformant en champ de tir.
L’enfance d’Adolf se passe sous la
stricte discipline d’un père âgé, fonctionnaire retraité dès 1895.
Le 3 janvier 1903, son père meurt, suivi le 21 décembre 1907 par
sa mère, qui succombe à un cancer du sein.
Élève médiocre à partir de son entrée à la
Realschule (lycée) de Linz, où il croise la route du futur philosophe juif Ludwig Wittgenstein,
Hitler refuse déjà de suivre la voie paternelle.
De la
Bohème à Vienne : les années de formation décisives
(1908-1913)
Devenu orphelin, vivant d’une
petite bourse, il échoue par deux fois à l’examen d’entrée de
l’Académie des Beaux-Arts de Vienne en 1907 et le 8 octobre 1908.
Une rumeur récurrente prétend que Hitler était seulement peintre
en bâtiment ; une caricature féroce de Sennep a peut-être
contribué à ancrer la légende. Il a en fait laissé des aquarelles,
estimées au nombre de 2 000, certes sans génie particulier, mais
qui témoignent, au moins, du fait qu’il était capable d’en peindre
et qu’il possédait en tout cas de très bonnes bases dans cette
technique. En revanche, pendant ses années de « galère », après
avoir échoué à l’examen d’entrée aux Beaux-Arts, Hitler occupa un
emploi de manœuvre, comme il l’a mentionné dans
Mein Kampf.
Autodidacte, grand lecteur (notamment
de
Nietzsche) et admirateur inconditionnel de la musique de
Richard Wagner, tout comme son ami August Kubizek, il développe un
intérêt profond pour l’architecture. Il vit de ses peintures,
surtout des aquarelles, enchaîne les petits boulots, vivant dans
une vie de bohème et de misère constante durant cinq ans poussant
même à la mendicité. Plus tard, dans Mein Kampf, il écrit :
« Cinq années pendant lesquelles je dus, comme manœuvre
d’abord, ensuite comme petit peintre, gagner ma subsistance,
maigre subsistance, qui ne pouvait même pas apaiser ma faim
chronique. Car la faim était alors le gardien fidèle qui ne
m’abandonna jamais, la compagne qui partagea tout avec moi.
Chaque livre que j’achetai eut sa participation ; une
représentation à l’opéra me valait sa compagnie le jour
suivant ; c’était une bataille continuelle avec mon amie
impitoyable. J’ai appris cependant alors comme jamais avant.
Hors mon architecture, hors les rares visites à l’Opéra, fruit
de mes jeûnes, je n’avais d’autre joie que des livres toujours
plus nombreux. »
Adolf Hitler assiste aux séances
du Parlement autrichien, il écrit plus tard son mépris pour la
démocratie et le parlementarisme. Il étudie les thèses
pangermanistes et observe l’influence de la politique sur les
masses. Dans ce bastion de la social-démocratie autrichienne, il
forge également son dégoût pour les doctrines marxistes.
C'est aussi pendant les années de
Vienne que se forge son antisémitisme, même si selon les
conclusions de Ian Kershaw, il reste impossible de déterminer le
moment exact et les raisons précises pour lesquelles Hitler est
devenu antisémite. Il est acquis en effet que de son propre aveu,
il n'était pas antisémite en arrivant à Vienne. Mais dans ce foyer
de l'antisémitisme politique moderne, dirigé depuis 1897 par le
maire populiste Karl Lueger, élu sur son programme foncièrement
antisémite, Hitler a sûrement été largement influencé par
l'abondante propagande antijuive de bas étage qui circulait alors,
à travers une foule de libelles, de caricatures, de journaux à bas
prix et de discours publics.
Au printemps 1913, pour éviter son
enrôlement dans l’armée de l’Empire austro-hongrois, état
multi-ethnique qu’il exècre, il s’enfuit à Munich et vit en
vendant ses peintures de paysages. Sa tentative d’échapper à la
conscription est remarquée, mais, après avoir été refusé lors d’un
examen médical à son retour en Autriche (pour constitution « trop
faible »), il retourne à Munich.
Engagé volontaire dans la Première Guerre mondiale
En 1914, exalté par l’entrée en
guerre de l’Allemagne, Hitler s’engage comme volontaire. Il se bat
sur le front ouest dans le 16e régiment d’infanterie bavarois.
Soldat enthousiaste, il est apprécié de ses pairs et supérieurs,
qui lui refusent toutefois un avancement, jugeant qu’il ne possède
pas les qualités d’un chef. Il remplit pendant presque toute la
durée de la guerre la mission d’estafette entre les officiers. Fin
septembre 1916, sa division part pour la bataille de la Somme.
Hitler est blessé une première fois à la cuisse, le 7 octobre. Il
rentre se faire soigner en Allemagne, à l’hôpital de Beelitz, près
de Berlin. Après une affectation à Munich, il revient sur le front
des Flandres. Dans la nuit du 13 au 14 octobre 1918, sur une
colline au sud de Wervicq, près d’Ypres (Belgique), son unité
subit un bombardement britannique au gaz moutarde. Touché aux
yeux, il est évacué vers l’hôpital de Pasewalk, en Poméranie.
Hitler est décoré de la Croix de fer 1re classe (distinction
rarement accordée à un soldat engagé mais facilement octroyée à
une estafette, du fait de ses contacts avec les officiers) pour
avoir accompli le dangereux transport d’une dépêche. Ironiquement,
cette décoration lui est remise sur recommandation d’un officier
juif.
Alors que l’Allemagne est sur le
point de capituler, la révolution gagne Berlin et la
Kaiserliche Marine se mutine. Le Kaiser Guillaume II abdique
et part pour les Pays-Bas avec sa famille. Le socialiste Philipp
Scheidemann proclame la République. Deux jours plus tard, le
nouveau pouvoir signe l’armistice de 1918.
De son lit d’hôpital, Hitler est anéanti par cette annonce. Il
affirme dans
Mein Kampf y avoir eu une vision patriotique, et d'avoir
sur le coup « décidé de faire de la politique ».
Toute sa vie, Hitler adhéra au mythe
du « coup
de poignard dans le dos », diffusé par la caste militaire,
selon lequel l'Allemagne n'aurait pas été vaincue militairement,
mais trahie de l'intérieur par les Juifs,
les forces de gauche, les républicains. Jusqu'à ses derniers
jours, le futur maître du Troisième Reich resta obsédé par la
destruction totale de l'ennemi intérieur. Il voulait à la fois
châtier les « criminels de novembre », effacer novembre 1918, et
ne jamais voir se reproduire cet évènement traumatique, à
l'origine de son engagement en politique.
Le combat
politique
À sa sortie d’hôpital en novembre 1918, Hitler retourne dans
son régiment de Munich. Plus tard, il écrira que la guerre avait
été « le temps le plus inoubliable et le plus sublime ».
Hitler en 1919
Bien qu'Hitler ait écrit dans
Mein Kampf avoir décidé de s'engager en politique dès
l'annonce de l'armistice de 1918, il s'agit là surtout d'une
reconstruction rétrospective. Comme le note Ian Kershaw, Hitler
s'abstient encore de s'engager dans les premiers mois de 1919, ne
songeant nullement par exemple à rejoindre les nombreux Corps
francs - des unités paramilitaires formées par les anciens
combattants d'extrême-droite pour écraser les insurrections
communistes en Allemagne puis la jeune République de Weimar
elle-même. Sous l'éphémère République des conseils de Munich, il
est resté discret et passif, et a probablement fait extérieurement
allégeance au régime.
Depuis le 9 novembre 1918, la
Bavière est en effet alors entre les mains d’un gouvernement
révolutionnaire, la Räterepublik ou « République des
conseils », proclamée par le social-démocrate Kurt Eisner et
virant de plus en plus à gauche après l'assassinat de ce dernier
début 1919. La propre caserne de Hitler est dirigée par un soviet
(« conseil »). Dégoûté, Hitler quitte Munich pour Traunstein.
Cependant, en 1919, alors que le pouvoir est hésitant entre
communistes du KPD et sociaux-démocrates du SPD, il se fait élire
délégué de sa caserne, une première fois lorsque le pouvoir en
Bavière est aux mains du SPD, puis une seconde fois en tant que
délégué adjoint sous l’éphémère régime communiste (avril-mai
1919), juste avant la prise de Munich par les troupes fédérales et
les Corps francs. Il n'a pas cherché à combattre ces régimes, sans
pour autant avoir adhéré à aucun de ces partis, et il est probable
que les soldats connaissaient ses opinions politiques
nationalistes.
Hitler reste théoriquement dans l’armée jusqu’au 31 mars 1921.
En juin 1919, alors que la répression de la révolution fait rage
en Bavière, son supérieur, le capitaine Karl Mayr, le charge de
faire de la propagande anticommuniste au sein de ses camarades
(« l'homme qui inventa Hitler » mourra résistant socialiste à
Buchenwald en février 1945, deux mois avant le suicide du
Führer). C'est au cours de ses conférences parmi les autres
soldats qu'Hitler découvre vraiment pour la première fois ses
indéniables talents d'orateur
et de
propagandiste, et que pour la première fois, un public se
montre spontanément séduit par son
charisme.
L'orateur charismatique du parti nazi (1919-1922)
Début
septembre 1919, Hitler est chargé de surveiller un groupuscule
politique ultra-nationaliste, le Parti ouvrier allemand, fondé un
an plus tôt par Anton Drexler. Sur la fin d'une réunion dans une
brasserie de Munich, il prend à l'improviste la parole pour
condamner vivement une proposition d'un orateur. Remarqué par
Drexler, il se laisse convaincre peu après d'adhérer, et
transforme vite le parti en Parti national-socialiste des
travailleurs allemands (NSDAP).
Son magnétisme et ses capacités d'orateur en font un personnage
vite prisé des réunions publiques des extrémistes de brasserie.
Ses thèmes favoris —
antisémitisme,
antibolchevisme,
nationalisme — trouvent un auditoire déjà réceptif. Mobilisant
de plus en plus de partisans, il se rend vite assez indispensable
au mouvement pour en exiger la présidence, que le groupe dirigeant
initial lui abandonne dès avril 1921 après un ultimatum de sa
part. Du fait de ses talents d’agitateur politique, le parti gagne
rapidement en popularité, tout en restant très minoritaire.
Hitler dote son mouvement d'un journal, le
Völkischer Beobachter, lui choisit le drapeau à
croix gammée pour emblème, fait adopter un
programme en 25 points (en 1920) et le dote d'une milice
agressive, les
Sturmabteilung (SA). Il change également de style
vestimentaire, s'habillant constamment de noir ou en tenue
militaire, c'est à cette époque également qu'il se coupe la
moustache devenant un de ses traits physiques célèbres.
Au départ, Hitler se présente comme un simple « tambour »
chargé d'ouvrir la voie à un futur sauveur de l'Allemagne encore
inconnu. Mais le
culte spontanément apparu autour de sa personnalité
charismatique dans les rangs des SA et des militants le fait
vite se convaincre qu'il est lui-même ce sauveur providentiel. À
partir de 1921-1922, la conviction intime qu'il est désigné par le
destin pour régénérer et purifier l'Allemagne vaincue ne le quitte
plus.
Son narcissisme et sa mégalomanie
ne font en conséquence que s'accentuer, comme sa prédominance
absolue au sein du mouvement nazi. C’est ce qui le différencie
d'un Mussolini, au départ simple primus inter pares d'une
direction collective fasciste, ou d'un Staline, qui ne croit pas
lui-même à son propre culte, fabriqué tardivement pour mieux
asseoir sa victoire sur Trotski et sur la vieille garde
bolchevique.
Inspiré par la lecture du psychologue
Gustave Le Bon, Hitler met au point une
propagande hargneuse mais efficace.
« L'idée centrale de Hitler est simple : lorsqu'on s'adresse
aux
masses, point n'est besoin d'argumenter,
il suffit de séduire et de frapper. Les discours passionnés,
le refus de toute discussion, la répétition de quelques thèmes
assénés à satiété constituent l'essentiel de son arsenal
propagandiste, comme le recours aux effets théâtraux, aux
affiches criantes, à un expressionnisme outrancier, aux gestes
symboliques dont le premier est l'emploi de la
force. Ainsi, quand les SA brutalisent leurs adversaires
politiques, ce n'est pas sous l'effet de passions déchaînées,
mais en application des directives permanentes qui leur sont
données. »
— Henri Burgelin, « Les
succès de la propagande nazie », in L'Allemagne de Hitler,
p. 124.
De sa vie, Hitler n'accepta jamais un débat rationnel ni
contradictoire et ne parla que devant des auditoires acquis.
En janvier 1922, Hitler est condamné à trois mois de prison
(dont deux avec sursis) pour « troubles à l’ordre
public ». Il purge cette peine à la
prison de Stadelheim de Munich entre juin et juillet 1922. Il
est même menacé d’être expulsé de
Bavière.
Le putsch manqué de Munich (9 novembre 1923)
Admirateur fervent de
Mussolini (dont un buste ornera durablement son bureau),
Hitler rêve d'avoir à son tour sa « marche sur Rome » qui le fasse accéder au pouvoir par la force.
En novembre 1923, alors que
l'économie s'est effondrée avec l'occupation de la Ruhr, que le
Papiermark rongé par l'hyperinflation ne vaut plus rien et que des
entreprises séparatistes ou communistes secouent certaines parties
de l'Allemagne, Hitler croit le moment venu pour prendre le
contrôle de la Bavière avant de marcher sur Berlin et d'en chasser
le gouvernement élu. Les 8 et 9 novembre 1923, il conduit avec le
maréchal Erich Ludendorff le coup d'État avorté de Munich connu
comme le Putsch de la Brasserie. Le complot bâclé est facilement
mis en déroute, et lors d'un heurt de ses troupes avec la police
devant la Feldherrnhalle, Hitler est lui-même blessé tandis
que sont tués 16 de ses partisans, promus ultérieurement
« martyrs » iconiques du nazisme.
Le NSDAP est aussitôt interdit. En
fuite, Hitler est arrêté le 11 novembre, inculpé de conspiration
contre l’État, et incarcéré à la prison de Landsberg am Lech. À
partir de cet instant, il se résoudra à se tourner tactiquement
vers la seule voie légale pour arriver à ses fins.
Mais dans l'immédiat, il sait exploiter son procès en se
servant de la barre comme d'une tribune : la médiatisation de son
procès lui permet de se mettre en vedette et de se faire connaître
à travers le reste de l'Allemagne. Les magistrats, reflétant
l'attitude des élites traditionnelles peu attachées à la
République de Weimar, se montrent assez indulgents à son
égard. Le 1er avril 1924, il est
condamné à cinq ans de réclusion criminelle pour « haute trahison », dont il purgera moins d'une année, à la prison
de
Landsberg am Lech.
Constitution définitive d'une idéologie (1923-1924)
Pendant sa détention, il dicte à son secrétaire Rudolf Hess son
ouvrage Mein Kampf, récit autobiographique, et surtout
manifeste politique, appelé à devenir le manifeste du mouvement
nazi. Hitler y dévoile sans fard l’idéologie redoutable qu’il a
achevé de se constituer depuis 1919 (Weltanschauung), dont
il ne variera plus et qu’il cherchera à mettre en pratique.
Outre sa haine de la
démocratie, de la France « ennemie
mortelle du peuple allemand », du socialisme et du
« judéo-bolchevisme », sa doctrine repose sur sa conviction intime
à base pseudo-scientifique d’une lutte darwinienne entre
différentes « races » foncièrement inégales. Au sommet d’une
stricte pyramide, se trouverait la race allemande ou « race des
Seigneurs », qualifiée tantôt de « race nordique » et tantôt de
« race aryenne » et dont les plus éminents représentants seraient
les grands blonds aux yeux bleus. Cette race supérieure doit être
« purifiée » de tous les éléments étrangers, « non-allemands »,
juifs, homosexuels, ou malades, et doit dominer le monde par la
force brute. Au traditionnel pangermanisme visant à regrouper tous
les Allemands ethniques dans un même État, Hitler ajoute la
conquête d’un Lebensraum indéfini, à arracher notamment à
l’Est aux « sous-hommes » polonais et slaves. Enfin, Hitler parle
constamment d’« éradiquer » ou d’« anéantir » les Juifs, comparés
à des vermines ou des poux, qui ne sont pas seulement pour lui une
race radicalement inférieure, mais aussi radicalement dangereuse.
Hitler a principalement emprunté
sa vision ultra-raciste à Gobineau et à H. S. Chamberlain, son
culte du surhomme à Nietzsche, son obsession de la décadence à
Oswald Spengler et, enfin, les concepts de race nordique et
d'espace vital à Alfred Rosenberg, idéologue du parti. Il puise
aussi dans la « révolution conservatrice » animée par Arthur
Moeller van den Bruck, dont il a lu l'ouvrage Le Troisième
Reich.
Dans la fiche signalétique établie par les renseignements
français dès 1924,
Adolphe Hitler est inscrit comme
journaliste et est qualifié de
Mussolini allemand ; succèdent ces notes : Ne serait
que l'instrument de puissances supérieures : n'est pas un imbécile
mais très adroit démagogue. Aurait
Ludendorf derrière lui. Organise des
Sturmtruppen genre fasciste. Condamné à 5 ans de forteresse avec
possibilité de sursis après 6 mois de détention.
Après seulement treize mois de détention et malgré l’opposition
déterminée du
procureur
Stenglein, il bénéfice d’une libération anticipée le
20 décembre 1924.
Réorganisation du parti (1925-1928)
Craignant d’être expulsé vers l’Autriche,
Hitler renonce à la
nationalité autrichienne le 30 avril 1925. Devenu
apatride et bien qu’il soit interdit de parole en public
jusqu’au 5 mars 1927, il reconstruit son parti et retrouve une
certaine popularité.
Si ses succès électoraux restent modestes avant 1928, le NSDAP
rend ses structures plus performantes et s’étend géographiquement.
Il diversifie ses organisations de masse en créant des
associations qui ciblent chacune une catégorie sociale :
étudiants, paysans, ouvriers, femmes, intellectuels, jeunes (Hitlerjugend
fondée en 1926), etc. Le Parti nazi constitue ses forces en
contre-société et en contre-gouvernement susceptibles, le jour
venu, de se substituer de plain-pied au pouvoir en place.
Allié à Julius Streicher, un
propagandiste antisémite pornographe et très violent, dont la
clientèle est centrée sur la ville de Nuremberg, Hitler fait de
celle-ci la ville des congrès du parti. Le parti est implanté en
Allemagne du Nord par les frères Otto et Gregor Strasser, qui
mettent plus qu’Hitler l’accent sur le côté socialiste du nazisme
et souhaitent l’alliance avec l’URSS contre les « ploutocraties »
occidentales. Face à ces derniers, ses seuls concurrents sérieux
pour la direction du parti, Hitler renforce son autorité
personnelle.
C’est à partir de cette date qu’il impose comme obligatoire
dans le parti le salut nazi prononcé bras tendu —
Heil
Hitler ! ou, si l’on est face à lui, Heil mein Führer !
—, un rappel permanent de sa suprématie. C’est de cette époque
aussi que date l’entrée en scène de
Joseph Goebbels,
Gauleiter de
Berlin, l’un de ses plus fidèles soutiens — lequel, proche des
frères Strasser au départ, avait d’abord traité Hitler de
« petit-bourgeois » et demandé son exclusion du parti, avant de
succomber à son
charisme en 1926 et de devenir un des hommes clef du système
nazi.
Les
SA, la brutale milice du parti qui s’illustre dans les
agressions et les combats de rues, posent plus de problèmes à
Hitler par leur recrutement
plébéien assez large et par leur discipline souvent
incertaine. La base des SA est partisane d'une « seconde
révolution » et exaspérée par les compromis que doit faire le
Parti nazi dans sa conquête du pouvoir. Leurs sections
berlinoises, commandées par
Walter Stennes, iront même jusqu'à saccager à plusieurs
reprises les locaux du parti nazi entre 1930 et 1931.
Dès 1930, confronté à cette grave mutinerie de leur part, Hitler
rappelle de
Bolivie son ancien complice du putsch de 1923,
Ernst Röhm, qu’il avait mis lui-même sur la touche en 1925 :
ce dernier reprend leur tête et rétablit en partie l’ordre dans
leurs rangs.
Mais pour permettre à Hitler d’équilibrer la puissance des SA,
c’est dès 1925 qu’Heinrich
Himmler crée pour lui la
SS : chargée de sa garde personnelle, cet « ordre noir »,
futur instrument de la
terreur policière et génocidaire, est une élite beaucoup plus
dévouée à la personne même du Führer que les SA. Hitler a
toute confiance dans « le fidèle Heinrich », comme il qualifie cet
exécutant à l’obéissance aveugle, qui lui voue une admiration
notoirement fanatique.
Hitler, dont le train de vie personnel ne cesse de
s'embourgeoiser, s'attache aussi à se rendre respectable et
rassurant aux yeux des élites traditionnelles. Pour rallier
celles-ci, mieux se distinguer des frères Strasser et faire
oublier son image d'agitateur plébéien et révolutionnaire, il se
prononce par exemple pour l'indemnisation des princes allemands
expropriés en 1918 au référendum de 1927. Le magnat de la Ruhr,
Fritz Thyssen, lui apporte ainsi son soutien public.
En 1928, le NSDAP marque le pas et peine à remonter la pente :
seuls 2,6 % des votants
lui accordent leur confiance aux élections législatives du 28 mai,
et il compte moins de 180 000 membres. Mais il n’a plus de
concurrent sérieux à l’extrême-droite,
car de multiples groupuscules et petits partis de la mouvance
völkisch (« nationale-raciste ») ont périclité après
1924-1925, tandis que le vieux maréchal
Ludendorff, ancien participant du putsch de la Brasserie qu’Hitler avait habilement poussé à
se présenter à la présidentielle de 1925, s’est disqualifié par son score
médiocre.
En 1929, pour mieux mener campagne contre le
plan Young sur les réparations de guerre dues à la France, le
magnat de la presse et chef nationaliste Alfred Hugenberg s'est allié à Hitler, dont il a besoin des
talents oratoires, et a financé la campagne de propagande qui a
permis au Führer des nazis de se faire connaître dans toute
l'Allemagne.
Les fruits de la réorganisation portent à partir de cette date,
quand le contexte général devient favorable avec le début d'une
grave crise politique et économique.
La « résistible ascension » d'Adolf Hitler (1929-1932)
Comme le suggérera à raison Bertolt Brecht par le titre célèbre de sa pièce
La Résistible Ascension d'Arturo Ui, âpre satire
antinazie, la marche au pouvoir d'Adolf Hitler ne fut ni linéaire
ni irrésistible. Toutefois, elle fut favorisée après 1929 par un
contexte de crise exceptionnel, et par les faiblesses, les erreurs
ou le discrédit de ses adversaires et concurrents politiques.
L'Allemagne n'avait derrière elle en 1918 qu'une faible
tradition démocratique. Née d'une défaite et d'une révolution, la
République de Weimar s'était mal enracinée, d'autant que
serviteurs et nostalgiques du
Kaiser restaient très nombreux dans l'armée, l'administration,
l'économie et la population. Le
Zentrum catholique, parti membre de la coalition
fondatrice de la République, s'engage dans une dérive autoritaire
à partir de la fin des
années 1920, tandis que communistes, nationalistes du
DNVP et nazis continuent de refuser le régime et de le
combattre. Enfin, le culte traditionnel des grands chefs et
l'attente diffuse d'un sauveur providentiel prédisposaient une
bonne part de sa population à s'en remettre à Hitler.
État-nation très récent et
fragile, traversé de multiples clivages géographiques, religieux,
politiques et sociaux, l'Allemagne entre en plus dans une nouvelle
phase d'instabilité politique à partir de 1929. Après le décès de
Gustav Stresemann, artisan avec Aristide Briand du rapprochement
franco-allemand, la chute du chancelier Hermann Müller en 1930 est
celle du dernier gouvernement parlementaire. Il est remplacé par
le gouvernement conservateur et autoritaire de Heinrich Brüning,
du Zentrum.
Monarchiste convaincu, le très populaire maréchal Paul von Hindenburg, porté à la présidence de la République en
1925, cesse de jouer le jeu de la démocratie à partir de 1930. Il
se met à gouverner par
décrets, nommant des cabinets à ses ordres de plus en plus
dépourvus de la moindre majorité au Parlement, usant et abusant de
son droit de dissolution du
Reichstag — utilisé pas moins de quatre fois de 1930 à
1933. Les institutions de Weimar sont donc vidées de leur
substance bien avant que Hitler ne leur porte le coup de grâce.
Les conséquences catastrophiques
de la crise de 1929 sur l’économie allemande, très dépendante des
capitaux rapatriés aux États-Unis immédiatement après le krach de
Wall Street, apportent bientôt au NSDAP un succès foudroyant et
imprévu. Aux élections du 14 septembre 1930, avec 6,5 millions
d'électeurs, 18,3 % des voix et 107 sièges, le parti nazi devient
le deuxième parti au Reichstag.
La déflation sévère et
anachronique menée par Brüning ne fait qu'aggraver la crise
économique et précipite de nombreux Allemands inquiets dans les
bras de Hitler. En constituant avec ce dernier le « Front de
Harzburg » en octobre 1931, dirigé contre le gouvernement et la
République, Hugenberg et les autres forces des droites
nationalistes font involontairement le jeu de Hitler, dont la
puissance électorale et parlementaire fait désormais un personnage
de premier plan sur la scène politique.
Le septennat du président
Hindenburg se terminant le 5 mai 1932, la droite et le Zentrum,
afin d’éviter de nouvelles élections, proposent de renouveler
tacitement le mandat présidentiel. L’accord des nazis étant
nécessaire, Hitler exige la démission du chancelier Brüning et de
nouvelles élections parlementaires. Hindenburg refuse, et le 22
février 1932, Joseph Goebbels annonce la candidature d’Adolf
Hitler à la présidence de la République. Le 26 février, Hitler est
opportunément nommé Regierungsrat, fonctionnaire d’État, ce
qui lui confère automatiquement la nationalité allemande.
Sa
campagne électorale est sans précédent sur le plan de la
propagande. En particulier, l’usage alors inédit et
spectaculaire de l’avion dans ses déplacements électoraux permet à
Goebbels de placarder des affiches : « Le Führer vole au-dessus de
l’Allemagne ».
Hitler obtient 30,1 % des voix au
premier tour le 13 mars 1932 et 36,8 % au second tour en avril,
soit 13,4 millions de suffrages qui se portent sur sa personne,
doublant le score des législatives de 1930. Soutenu en désespoir
de cause par les socialistes, Hindenburg est réélu à 82 ans. Mais
lors des scrutins régionaux qui suivent l’élection présidentielle
le NSDAP renforce ses positions et arrive partout en tête, sauf
dans sa Bavière d'origine. Aux législatives du 31 juillet 1932, il
confirme sa position de premier parti d'Allemagne, avec 37,3 % des
voix et devient le premier groupe parlementaire. Hermann Göring,
bras droit de Hitler depuis 1923, devient président du Reichstag.
Né d'un groupuscule, le culte de Hitler est devenu en moins de
deux ans un phénomène de masse capable de toucher plus du tiers
des Allemands.
Hitler réussit à faire l'unité d'un électorat très diversifié.
Contrairement à une idée reçue, ce ne sont pas les
chômeurs qui ont mis leur espoir en lui (c'est parmi eux que
Hitler fait ses moins bons scores), mais les classes moyennes, qui redoutent d'être les
prochaines victimes de la crise.
Si l'électorat féminin votait fort peu à l'extrême-droite dans
les années 1920, la popularité bien connue du Führer auprès des
femmes s'est jointe au rapprochement structurel entre vote féminin
et vote masculin pour lui assurer des renforts de voix
supplémentaires après 1930. Les
protestants ont davantage voté pour lui que les
catholiques, mais une bonne part du vote de ces derniers était
fixé par le
Zentrum. Les campagnes, éprouvées par la crise et soumises
en
Prusse à la rude exploitation quasi-féodale des
Junkers, se sont servies du vote envers Hitler à des fins
protestataires. Les ouvriers ont moins voté nazi que la moyenne,
même si une part non négligeable a été tentée. Quant aux
fonctionnaires, aux
étudiants ou aux
médecins, leur haut niveau d'instruction ne les a pas empêchés
d'être surreprésentés dans le soutien au doctrinaire de Mein
Kampf.
Allié à la droite nationaliste, bénéficiant du discrédit du
Zentrum et de l'obligation pour le
SPD de soutenir l'impopulaire Von Papen « pour éviter le
pire », Hitler multiplie aussi les déclarations hypocrites où il
se pose en démocrate et en modéré, tout en flattant les élites
traditionnelles et jusqu'aux Églises par un discours plus
traditionaliste qu'avant. Les communistes du
KPD, qui réduisent Hitler à un simple pantin du
grand capital, lui rendent service en combattant avant tout
les socialistes, au nom de la ligne « classe contre classe » du
Komintern, et en refusant toute action commune avec eux contre
le NSDAP. Le
KPD va jusqu'à coopérer avec les nazis lors de la grève des
transports à Berlin en 1932.
Fin 1932, la situation se dégrade encore sur les plans
économique et social (plus de 6 millions de
chômeurs à la fin de l’année). L’agitation et l’insécurité
politique sont à leur comble, les rixes avec implication de SA
hitlériens sont permanentes. Le gouvernement très réactionnaire de Franz von Papen est incapable de réunir plus de 10 % des députés et
des électeurs.
Engagé dans un bras de fer personnel avec Hitler, le président Hindenburg refuse toujours de le nommer
chancelier : le vieux maréchal prussien, ancien chef de
l’armée allemande pendant la Grande Guerre, affiche son mépris
personnel pour celui qu’il qualifie de « petit caporal bohémien »
et dont il affirme qu’il a « tout juste l’envergure pour faire un
ministre des Postes ». Toutes les tentatives de conciliation
échouent.
Fin
1932, le mouvement nazi traverse une phase difficile. Sa crise
financière devient aiguë. Les militants et les électeurs se
lassent de l’absence de perspectives, des discours à géométrie
variable de Hitler et des contradictions internes du programme
nazi.
Bien des SA parlent de déclencher tout de suite un soulèvement
suicidaire dont Hitler ne veut à aucun prix, et Gregor Strasser menace de faire scission avec l’appui du
chancelier
Kurt von Schleicher. Enfin, les élections législatives de
novembre 1932 ont consacré une baisse de popularité du NSDAP qui
perd 2 millions de voix et 40 sièges.
C’est le moment où
Léon Blum, de France, écrit dans
Le Populaire que la route du pouvoir est définitivement fermée
pour Hitler et que toute espérance d’y accéder est pour lui
révolue...
Le pouvoir absolu
Le 30 janvier 1933 vers midi,
Adolf Hitler atteint son but, il est nommé Chancelier de la
République de Weimar, suite à un mois d’intrigues au sommet
organisées par l’ancien chancelier Franz von Papen, et grâce au
soutien de la droite et à l’implication du DNVP. Le soir même, des
milliers de SA effectuent un défilé nocturne triomphal sur l'Unter
den Linden, sous le regard du nouveau chancelier, marquant
ainsi la prise de contrôle de Berlin et le lancement de la chasse
aux opposants.
La destruction de la démocratie (1933-1934)
Contrairement
à une idée reçue fréquente, Hitler n'a jamais été « élu »
chancelier par les Allemands, du moins pas directement. Il a
néanmoins été nommé chancelier par le président, conformément aux
règles de la démocratie, en qualité de leader du parti remportant
les élections législatives. Les tractations avec le président qui
se sont en fait révélées indispensables à sa nomination amènent
certains à considérer qu'il a été « hissé au pouvoir » par une
poignée d'industriels et d'hommes de droite.
Et en dépit de son énorme poids électoral, jamais une majorité
absolue des électeurs ne s'est portée sur lui, puisque même en
mars 1933, après deux mois de terreur et de propagande, son
parti n'obtient « que » 44 % des suffrages. Toutefois, il a
atteint son objectif poursuivi depuis 1923 : arriver au pouvoir
légalement. Et il est hors de doute que le ralliement de la masse
des Allemands au nouveau chancelier s'est faite très vite, et
moins par la force que par adhésion à sa personne.
Lors de la formation du premier gouvernement d'Hitler, le
DNVP de Hugenberg espère être, avec le
Zentrum de von Papen, en mesure de contrôler le nouveau
chancelier — bien que le DNVP ne représente que 8 % des voix alors
que les nazis en ont 33,1 %.
De fait, le premier gouvernement d'Hitler ne compte, outre le
chancelier lui-même, que deux nazis :
Göring, en charge en particulier de la Prusse, et
Wilhelm Frick au ministère de l’Intérieur.
Mais Hitler déborde rapidement ses
partenaires et met immédiatement en route la mise au pas de
l’Allemagne. Dès le 1er février, il obtient d’Hindenburg la
dissolution du Reichstag. Le 3 février, il s’assure le soutien de
l’armée. Pendant la campagne électorale, Von Papen, Thyssen et
Schacht obtiennent des milieux industriels et financiers,
jusque-là plutôt réservés envers Hitler, qu’ils renflouent les
caisses du NSDAP et financent sa campagne. La SA et la SS, milices
du parti nazi, se voient conférer des pouvoirs d’auxiliaire de
police. De nombreux morts marquent les rencontres des partis
d’opposition, notamment du SPD et du KPD. Des opposants sont déjà
brutalisés, arrêtés, torturés voire assassinés.
L’énigmatique incendie du
Reichstag, le 27 février, permet à Hitler de suspendre toutes les
libertés civiles garanties par la Constitution de Weimar et de
radicaliser l’élimination de ses opposants politiques, notamment
des députés communistes du KPD, illégalement arrêtés.
Le NSDAP remporte les élections du
5 mars 1933 avec 17 millions de voix, soit 43,9 % des suffrages.
Dans les jours qui suivent, dans tous les Länder d’Allemagne, les
nazis s’emparent par la force des leviers locaux du pouvoir. Le 20
mars, au cours d’une grandiose cérémonie de propagande sur le
tombeau de Frédéric II de Prusse à Potsdam, où il s’affiche en
grand costume aux côtés de Hindenburg, Hitler proclame l’avènement
du Troisième Reich, auquel il promettra ultérieurement un règne de
« mille ans ». Le 23 mars, grâce aux voix du Zentrum auquel
le chancelier a promis en échange la signature d'un concordat avec
le Vatican, et malgré l'opposition vaine du seul SPD, le Reichstag
vote la Loi des pleins pouvoirs qui accorde à Hitler les pouvoirs
spéciaux pour quatre ans. Il peut désormais rédiger seul les lois,
et celles-ci peuvent s'écarter de la constitution de Weimar que
Hitler ne se donna même pas la peine de jamais abolir
formellement.
Progression électorale du parti
nazi :
|
Date |
Votes |
Percentage |
Seats in Reichstag |
|
| May 1924 |
1,918,300 |
6.5
% |
32 |
| December 1924 |
907,300 |
3.0
% |
14 |
| May 1928 |
810,100 |
2.6
% |
12 |
| September 1930 |
6,409,600 |
18.3
% |
107 |
| July 1932 |
13,745,800 |
37.4
% |
230 |
| November 1932 |
11,737,000 |
33.1
% |
196 |
| March 1933 |
17,277,000 |
43.9
% |
288 |
| August 1934 -
Plébiscite |
|
84.6
% |
|
C’est une étape décisive du
durcissement du régime. Sans même attendre le vote de la loi, les
nazis ont ouvert le premier camp de concentration permanent le 20
mars à Dachau, sous la houlette de Himmler. Ce dernier jette en
Allemagne du Sud, tout comme Göring en Prusse, les bases de la
redoutable police politique nazie, la Gestapo. Le 2 mai,
vingt-quatre heures après avoir accepté de défiler devant le
chancelier, les syndicats sont dissous et leurs biens saisis. Le
10 mai, le ministre de la Propagande Joseph Goebbels préside à
Berlin une nuit d’autodafé où des étudiants nazis brûlent
pèle-mêle en public des milliers de « mauvais livres » d’auteurs
juifs, pacifistes, marxistes ou psychanalystes comme Marx, Freud
ou Kant. Des milliers d’opposants, de savants et d’intellectuels
fuient l’Allemagne comme Albert Einstein. Le 14 juillet, le NSDAP
devient le parti unique. Hitler met fin aussi rapidement aux
libertés locales. L’autonomie des Länder est définitivement
supprimée le 30 janvier 1934 : un an après son accession à la
chancellerie, Hitler devient le chef du premier État centralisé
qu’ait connu l’Allemagne.
En tout, entre 1933 et 1939, de 150 000 à 200 000 personnes
sont internées, et entre 7 000 et 9 000 sont tuées par la violence
d’État. Des centaines de milliers d’autres doivent fuir
l’Allemagne.
Les nazis condamnent l’« art
dégénéré » et les « sciences juives », et détruisent ou dispersent
de nombreuses œuvres des avant-gardes artistiques. Le programme
pour « purifier » la race allemande est également très tôt mis en
œuvre. Une loi du 7 avril 1933 permet à Hitler de destituer
aussitôt des centaines de fonctionnaires et d'universitaires
juifs, tandis que les SA déclenchent au même moment une campagne
brutale de boycott des magasins juifs. Hitler impose aussi
personnellement à l'été 1933 une loi prévoyant la stérilisation
forcée des malades et des handicapés : elle est appliquée à plus
de 350 000 personnes. Détestant particulièrement le mélange des
populations (qualifié de « honte raciale »), le chef allemand
ordonne de stériliser en particulier, en 1937, les 400 enfants nés
dans les années 1920 d’Allemandes et de soldats noirs des troupes
françaises d’occupation. Les persécutions envers les homosexuels
commencent aussi, les bars et les lieux de rassemblement des
homosexuels sont fermés. Les homosexuels subissent brutalités,
tortures et envois à Dachau. Certains sont déjà l'objet de
castrations forcées.
En novembre 1933, le nouveau
dictateur fait plébisciter sa politique quand 95 % des votants
approuvent le retrait de la Société des Nations et que la liste
unique du NSDAP au Reichstag fait 92 % des voix.
Les SA de Röhm exigent que la
« révolution » nationale-socialiste prenne un tour plus
anticapitaliste, et rêvent notamment de prendre le contrôle de
l’armée, ce qui compromettrait dangereusement l’alliance nouée
entre le chancelier et les élites conservatrices traditionnelles
(présidence, militaires, milieux d'affaires). Des faux documents
forgés par Heydrich achèvent aussi de persuader Hitler que Röhm
complote contre lui. Le 30 juin 1934, durant la Nuit des Longs
Couteaux, fort du soutien bienveillant de l’armée et du président
Hindenburg, Hitler fait assassiner plusieurs centaines de ses
partisans et de ses anciens ennemis politiques. Parmi eux, Gregor
Strasser et Ernst Röhm, chef de la SA, mais aussi le docteur Erich
Klausener, chef de l’Action catholique, ou encore son prédécesseur
à la chancellerie, Von Schleicher, ainsi que Von Kahr, qui lui
avait barré la route lors du putsch de 1923. Ne pouvant croire à
son élimination, Röhm refuse de se suicider et crie Heil
Hitler ! avant d'être abattu dans sa cellule par Theodor Eicke
et Michel Lippert.
Le 2 juillet, le vieil Hindenburg félicite Hitler, qu'il
apprécie de plus en plus, pour sa fermeté en cette affaire.
Sa mort le 2 août tranche le dernier lien vivant avec la
République de Weimar. En vertu de la constitution, le
chancelier exerce temporairement les pouvoirs du président défunt.
Le même jour, le
Reichstag vote une loi de fusion des deux fonctions en une
seule : Hitler devient Führer und Reichskanzler. Un
plébiscite du 19 août (90 % de oui) achève de donner au Führer le pouvoir absolu.
Le culte du Führer, pierre angulaire du système totalitaire
Entouré d’un
culte de la personnalité intense, qui le célèbre comme le
sauveur
messianique de l’Allemagne, Hitler exige un
serment de fidélité à sa propre personne - il est prêté
notamment par les militaires, ce qui rendra très difficile les
futures conspirations contre lui au sein de l’armée, beaucoup
d’officiers rechignant profondément en conscience à le violer.
L’ambition totalitaire du régime et la primauté du
Führer sont symbolisées par la nouvelle devise du régime :
Ein Volk, ein Reich, ein Führer - « un peuple, un empire, un
chef », dans laquelle le titre de Hitler prend de façon idolâtre
la place de Dieu dans l’ancienne devise du Deuxième Reich : Ein Volk, ein Reich, ein Gott (« Un
peuple, un empire, un dieu »).
Le
Führerprinzip devient le nouveau principe de l’autorité
non seulement au sommet de l’État, mais aussi, par délégation, à
chaque échelon. La loi proclame par exemple officiellement le
patron comme Führer de son entreprise, comme le mari est
Führer de sa famille, ou le
gauleiter Führer du parti dans sa région.
Hitler
entretient son propre culte par ses interventions à la radio : à
chaque fois, le pays tout entier doit suspendre son activité et
les habitants écouter religieusement dans les rues ou au travail
son discours retransmis par les ondes et par les haut-parleurs. À
chaque congrès tenu à
Nuremberg lors des « grand’messes » du
NSDAP, il bénéficie d’une savante mise en scène orchestrée par
son confident, l’architecte et technocrate
Albert Speer : son talent oratoire électrise l’assistance,
avant que les masses rassemblées n’éclatent en applaudissements et
en cris frénétiques pour acclamer le génie de leur chef.
Inversement, la moindre critique, le moindre doute sur le
Führer mettent leur auteur en péril. Sur les milliers de
condamnations à mort prononcées par le
Tribunal du Peuple du juge Roland Freisler, un bon nombre des personnes envoyées à la
guillotine après des parodies de justice l’ont été pour des
paroles méprisantes ou sceptiques à l’encontre du dictateur.
Le salut nazi devient obligatoire pour tous les
Allemands. Quiconque essaie, par résistance passive, de ne pas
faire le Heil Hitler ! de rigueur est immédiatement
singularisé et repéré.
Au printemps 1938, le Führer
accentue encore sa prédominance et celle de ses proches dans le
régime. Il élimine les généraux Von Fritsch et Von Blomberg, et
soumet la Wehrmacht en plaçant à sa tête les serviles Alfred Jodl
et Wilhelm Keitel, connus pour lui être aveuglément dévoués. Aux
Affaires étrangères, il remplace le conservateur Konstantin von
Neurath par le nazi Joachim von Ribbentrop, tandis que Göring, qui
s’affirme plus que jamais comme le no 2 officieux du régime, prend
en charge l’économie autarcique en évinçant le Dr Hjalmar Schacht.
La population allemande est encadrée de la naissance à la mort,
soumise à l’intense
propagande orchestrée par son fidèle
Joseph Goebbels, pour lequel il crée le premier
ministère de la Propagande de l'histoire. Les
loisirs des travailleurs sont organisés - et surveillés - par
la Kraft durch Freude du Dr
Robert Ley, également chef du syndicat unique, le
DAF. La jeunesse subit obligatoirement un endoctrinement
intense au sein de la
Hitlerjugend qui porte le nom du Führer, et qui devient
le 1er décembre 1936 la seule organisation de jeunesse autorisée.
Les
Allemands et Hitler
L’adhésion des Allemands à sa politique (et plus encore à sa
personne) fut importante, surtout au début.
L'« autre Allemagne », « une Allemagne contre Hitler »,
a certes existé, mais ces expressions mêmes soulignent après coup
son caractère désespérément minoritaire et isolé. Toute opposition
a été vite réduite par l'exil, la prison ou l'internement en camp.
Démocrates, socialistes et communistes ont payé par milliers le
plus lourd tribut, ainsi que les
Témoins de Jéhovah qui refusaient la guerre, le salut nazi et
tout signe d'allégeance à l'idolâtrie entourant le Führer.
La
délation de masse a sévi et plongé le pays dans une atmosphère
de crainte, où nul ne peut plus s'ouvrir sans risques à son
voisin, des enfants endoctrinés allant jusqu'à dénoncer leurs
parents.
Rares sont ceux qui au nom de leurs principes humanistes,
marxistes, libéraux, chrétiens ou patriotiques, ou tout simplement
par humanité et au nom de leur
conscience, oseront douter du Führer, le braver en
s'abstenant du
salut nazi, en transgressant les multiples interdits de la
société nazie, ou en venant en aide à des persécutés - a
fortiori en entrant en résistance active. Par mépris, le très
nationaliste écrivain Ernst Jünger appelait Hitler Kniebolo dans son journal de
guerre. Le communiste Bertold Brecht le mettra en scène sous les
traits du
gangster
Arturo Ui. Le démocrate
Thomas Mann le dénoncera à la radio américaine, tout en
reconnaissant que « cet homme est une calamité, d'accord, mais ce
n'est pas une raison pour ne pas trouver son cas intéressant. »
Pour les étudiants chrétiens de la Rose Blanche, revenus de leurs illusions
initiales, il représentait l'Antéchrist.
Malgré son interdiction et la violente répression qui s'abat
sur ses membres, le
KPD parvient à conserver une organisation clandestine organisé
autour de l' « Orchestre rouge », qui diffuse tracts et brochures et infiltre les
sommets de l'appareil d'État allemand.
Son antisémitisme et son racisme faisaient écho à des préjugés
très répandus, mais sauf pour une faible minorité, ils ne
motivèrent pas le vote Hitler ni le soutien à sa dictature - ils
n'eurent guère non plus d'effet dissuasif.
La large popularité du Führer
avant-guerre provient surtout du rétablissement brutal de l'ordre
public, de son anticommunisme, de son opposition au « Diktat » de
Versailles, des succès diplomatiques et économiques obtenus
(notamment l'importante réduction du chômage) et de sa politique
de réarmement.
Encore qu’il ne faille pas oublier ni les conditions sociales
et politiques dans lesquelles les améliorations économiques ont
été obtenues, ni les pénibles situations de pénurie alimentaire,
l'imposition d'ersatz
de pauvre qualité en remplacement des importations condamnées par
l'autarcie,
et le manque de devises dès 1935.
En particulier, le
pouvoir d’achat des ouvriers a baissé entre 1933 et 1939. Les
femmes ont été renvoyées de force au foyer.
L’exode rural s’est accéléré. Et les lois nazies encourageant la
concentration des entreprises et du commerce ont conduit à 400 000
fermetures de petites entreprises dès avant-guerre.
Les catégories sociales qui avaient mis leurs espoirs en Hitler
sont donc loin d’avoir toujours été satisfaites.
Par ailleurs, beaucoup d’Allemands reprennent au profit de
Hitler la distinction ancestrale entre le bon monarque et ses
mauvais serviteurs. Alors que les « bonzes », les privilégiés du
Parti-État, sont généralement méprisés et haïs pour leurs abus et
leur corruption fréquente, on considère spontanément Hitler comme
exempt de ces tares, et comme un recours contre eux. Beaucoup
d’Allemands ont spontanément cru que le Führer était laissé
dans l’ignorance des « excès » de ses hommes ou de son régime.
En quelques années, Hitler s'est
de fait identifié à la nation, canalisant au profit de sa personne
le sentiment patriotique même de citoyens réservés envers le
nazisme. L'aspect de « religion civile » revêtu par le
nazisme a
séduit aussi nombre d'Allemands, et le culte messianique organisé
autour de Hitler a soudé la population autour de lui. Bien des
esprits se sont laissés aussi fasciner par l'irrationalisme nazi,
avec son culte néoromantique de la nuit, du sang, de la nature,
son goût des uniformes et des parades, ses rituels et ses
cérémonies spectaculaires ressuscitant un univers médiéval ou
païen. De même que par l'appel efficace aux héros mythiques du
passé national (Arminius, Barberousse, Frédéric II du
Saint-Empire, Frédéric II de Prusse, Andreas Hofer, Otto von
Bismarck…) mobilisés rétrospectivement comme précurseurs du
Führer providentiel.
Les Églises en tant
qu'institutions ont peu cherché à s'opposer à un chancelier
pourtant néo-païen et antichrétien. Malgré maintes tracasseries
infligées, Hitler s'est toujours bien gardé de mettre en
application les projets d'éradication du christianisme nourris par
son bras droit Martin Bormann ou l'idéologue du parti Alfred
Rosenberg. Il a joué sur l'anticommunisme, l'antiféminisme et les
aspects réactionnaires de son programme pour séduire les
électorats religieux. La signature du concordat avec le Vatican,
en juin 1933, a été un triomphe personnel, qui a lié les mains à
l'épiscopat et renforcé sa stature internationale. Se défendant de
« faire de la politique », évêques, curés et pasteurs ne
s'opposaient que sur des points matériels ou confessionnels et
terminaient leurs sermons en priant « pour la patrie et pour le
Führer ». L'encyclique antinazie du pape Pie XI, Mit
Brennender Sorge (1937), interdite de diffusion par la
Gestapo, ne mentionne pas le nom de Hitler, et ne condamne que
partiellement son régime, ni lui ni aucun de ses partisans n'étant
jamais menacés d'excommunication.
Contrairement à une légende, Hitler n'était avant 1933 ni le
candidat ni l'instrument des milieux d'affaires. Mais le
grand patronat s'est vite rallié à lui, et a amplement bénéficié
de la restauration de l'économie puis du pillage de l'Europe,
allant jusqu'à se compromettre souvent dans l'exploitation de la
main-d'œuvre concentrationnaire (IG
Farben à Auschwitz, Siemens à Ravensbrück). Alors que tous les
éléments conservateurs (militaires, aristocrates, hommes
d'Église), ont fourni leur tribut à la (faible) résistance
allemande, le patronat y est resté remarquablement peu présent.
Une des rares exceptions est paradoxalement celle de son très
ancien partisan Fritz Thyssen, qui rompt avec Hitler et fuit le
Reich en 1939, avant de lui être livré l'an suivant par l'État
français et interné.
L'historien Götz Aly, dans Comment Hitler a acheté les
Allemands, insiste quant à lui que les bénéfices matériels de
l'aryanisation
et du pillage de l'Europe, plus que l'idéologie, ont rendu maints
Allemands redevables et complices de leur Führer. Les
centaines de trains de biens volés aux Juifs assassinés n'ont pas
été perdus pour tout le monde, ni les milliers de logements
vacants qu'ils étaient contraints d'abandonner.
Politique économique et sociale
Hitler rejette dans un même mépris
capitalisme et marxisme. Son nationalisme raciste transcende les
clivages traditionnels. Un objectif fondamental pour lui est la
reconstitution d’une « communauté nationale » (Volksgemeinschaft),
unie par une race et une culture communes, débarrassée des
divisions démocratiques et de la lutte des classes, tout comme des
Juifs et des éléments racialement impurs, et où l'individu enfin
n'a aucune valeur et n'existe qu'en fonction de son appartenance à
la communauté. Après les divisions civiles des années 1920,
beaucoup d'Allemands ne demandent qu'à partager ce rêve.
Ayant déjà pris ses distances avec
la partie socialiste du programme nazi à la fin des années 1920,
Hitler achève de refuser l'idée d'une révolution sociale après la
purge de Röhm et la liquidation des SA. Peu doué lui-même en
économie, le Führer fait contre la crise le choix très vite
d'un pragmatisme brutal, écartant du gouvernement le vieux
théoricien économique nazi Gottfried Feder au profit du
sympathisant et brillant spécialiste plus classique Hjalmar
Schacht, ancien directeur de la Reichsbank. En quelques
années, l’économie est remise sur pied entre autres grâce à des
emplois publics créés par l’État (autoroutes déjà planifiées sous
la République de Weimar, ligne Siegfried, grands travaux
spectaculaires de l'ingénieur nazi Fritz Todt, logements également
dans la continuité de l'œuvre de Weimar, etc.). Le réarmement
n’intervient que plus tard (Plan de quatre ans, 1936), après
relance de l’économie, aidée par une conjoncture de reprise
mondiale.
Dès mai 1933, les syndicats
dissous laissent la place au Front allemand du travail (DAF),
organisation corporatiste nazie, dirigée par Robert Ley. Le DAF
interdit la grève et permet aux patrons d’exiger davantage des
salariés, tout en garantissant à ceux-ci une sécurité de l’emploi
et une sécurité sociale. Officiellement volontaire, l’adhésion au
DAF est de fait obligatoire pour tout Allemand désirant travailler
dans l’industrie et le commerce. Plusieurs sous-organisations
dépendaient du DAF, dont la Kraft durch Freude chargée
d'encadrer les loisirs des travailleurs ou d'embellir leurs
cantines et leurs lieux de travail.
Entre 1934 et 1937, Schacht a pour
mission de soutenir l’intense effort de réarmement du Troisième
Reich. Pour atteindre cet objectif, il met en place des montages
financiers tantôt ingénieux (comme les bons MEFO), tantôt
hasardeux, creusant le déficit de l'État. Par ailleurs, la
politique de grands travaux développe une politique keynésienne
d’investissements de l’État. D’après William L. Shirer, Hitler
diminue également tous les salaires de 5 %, permettant de dégager
des ressources pour relancer l’économie, ce qui semble confirmer
selon lui la nature interventionniste de ses directives.
Le chômage baisse nettement,
passant de 6 millions de chômeurs en 1932 à 200 000 en 1938. La
production industrielle a rattrapé en 1939 son niveau de 1929 en
ne la dépassant que légèrement. Cependant, Schacht considère que
les investissements dans l’industrie militaire menacent à terme
l’économie allemande et souhaite infléchir cette politique. Devant
le refus de Hitler qui considère le réarmement comme une priorité
absolue, Schacht quitte son poste début 1939 au profit de Göring.
Seuls la fuite en avant dans l'expansion, la guerre et le pillage
ont sans doute permis à Hitler d'éviter une grave crise financière
et économique finale.
La diplomatie hitlérienne
La diplomatie du Troisième Reich
est essentiellement conçue et dirigée par Hitler en personne. Ses
ministres des Affaires étrangères successifs (Konstantin von
Neurath puis Joachim von Ribbentrop) relayent ses directives sans
faire preuve d’initiatives personnelles. La diplomatie
hitlérienne, par son jeu d’alliances, d’audaces, de menaces et de
duperies, est un rouage essentiel des buts stratégiques que
poursuit le Führer. Ses discours tonitruants au Reichstag ou aux
congrès nazis de Nuremberg scandent les crises diplomatiques qu’il
provoque successivement ; ils alternent avec ses interviews
hypocritement rassurantes aux journaux étrangers, ou avec ses
entretiens accordés aux représentants étrangers.
Assimilant complètement son destin personnel au destin de
l’Allemagne, et identifiant le cours biologique de sa vie avec la
destinée du Reich, Hitler est obsédé par la possibilité de son
vieillissement prématuré, et il veut donc pouvoir déclencher sa
guerre avant de fêter ses 50 ans. Le regard porté par le dictateur
sur lui-même a donc un rôle direct dans l’accélération des
événements par lesquels il conduit l’Europe à la
Seconde Guerre mondiale.
L’opposition au traité de Versailles
Le 14 octobre 1933, Hitler retire
l’Allemagne de la Société des Nations et de la Conférence de
Genève sur le désarmement, tout en prononçant des discours
pacifistes. Le 13 janvier 1935, la Sarre plébiscite massivement
(90,8 % de Oui) son rattachement à l’Allemagne.
Le 16 mars 1935, Hitler annonce le
rétablissement du service militaire obligatoire et décide de
porter les effectifs de la Wehrmacht de 100 000 à 500 000 hommes,
par la création de 36 divisions supplémentaires. Il s’agit de la
première violation flagrante du traité de Versailles.
En juin de la même année, Londres et Berlin signent un accord
naval, qui autorise le Reich à devenir une puissance maritime.
Hitler lance alors un programme de réarmement massif, créant
notamment des forces navales (Kriegsmarine)
et aériennes (Luftwaffe).
« Voyons ! Réfléchissez ! Rendez-vous compte de ce qui est
logique ! »
Les Jeux olympiques d'hiver de
1936 à Garmisch-Partenkirchen ont constitué une formidable vitrine
pour la propagande, surtout pour faire oublier sa politique du
fait accompli et mettre au pied du mur le Royaume-Uni et la France
dans ce qu’Hitler projette de faire. En janvier 1936, Bertrand de
Jouvenel, jeune journaliste se trouvant aux jeux d’hiver, prend
l’initiative de contacter Otto Abetz, représentant itinérant du
Reich, pour lui demander une interview d’Hitler. Abetz y voit une
bonne opportunité de communication pour contrecarrer la
ratification du pacte franco-soviétique par un vote de la Chambre
des députés devant avoir lieu le 27 février. La veille de la
publication, le propriétaire de Paris-Soir, Jean Prouvost,
interdit la diffusion de l’article, qui est demandée par le
président du conseil Albert Sarraut. Finalement, l’article est
publié, le lendemain du vote dans le journal Paris-Midi du
vendredi 28 février.
Quel était le but des Allemands ? Faire retarder la publication
pour ensuite dire que les bonnes intentions d’Hitler avaient été
cachées aux Français et ainsi adopter des contre-mesures. Pour
cette fois-ci, il s’agira de la violation du traité de Versailles
et des accords de Locarno par la remilitarisation de la Rhénanie
le 7 mars 1936.
Ce que dira Hitler dans son interview dans Paris-Midi
est calibré pour le public français et représentatif de ses
talents de
manipulateur. Il dit ainsi sa « sympathie » pour la France et
expose ses volontés pacifiques : « La chance vous est donnée à
vous. Si vous ne la saisissez point, songez à votre responsabilité
vis-à-vis de vos enfants ! Vous avez devant vous une Allemagne
dont les neuf dixièmes font pleine confiance à leur chef, et ce
chef vous dit : “Soyons amis !” ».
Les réactions à cette interview sont toutes convergentes à
travers l’Europe, de Londres à Rome en passant par Berlin. Tous
les commentateurs saluent les paroles de paix d’Hitler et chacun y
voit le début d’un rapprochement à quatre.
Dès le 7 mars 1936, Hitler revient
sur ses paroles de paix en remilitarisant la Rhénanie, violant une
nouvelle fois le traité de Versailles ainsi que les accords de
Locarno. C’est un coup de bluff typique de sa méthode personnelle.
Hitler a donné comme consignes à ses troupes de se retirer en cas
de riposte de l’armée française. Cependant, bien que l’armée
allemande, à ce moment-là soit bien plus faible que ses
adversaires, ni les Français, ni les Britanniques ne jugent utile
de s’opposer à la remilitarisation. Le succès est éclatant pour
Hitler.
Complaisances à l’étranger
La fascination exercée par Hitler dépasse largement à l’époque
les frontières de l’Allemagne.
Pour de nombreux sympathisants du
fascisme, il incarne l’« ordre nouveau » qui remplacera les
sociétés bourgeoises et démocratiques « décadentes ». Certains
intellectuels font ainsi le pèlerinage du congrès de Nuremberg,
comme le futur collaborationniste Robert Brasillach. Le
journaliste Fernand de Brinon, premier Français à interviewer le
nouveau chancelier en 1933, sera un militant proche du nazisme, et
le représentant du régime de Vichy en zone nord dans Paris occupé.
Le 13 juin 1933, le premier ministre fascisant de Hongrie, Gyula
Gömbös, est le premier chef de gouvernement étranger à rendre une
visite officielle au nouveau chancelier allemand.
Chez les conservateurs de toute
l’Europe, beaucoup s’obstinent des années à ne voir en Hitler que
le rempart contre le bolchevisme ou le restaurateur de l’ordre et
de l’économie en Allemagne. La spécificité et la nouveauté
radicales de sa pensée et de son régime ne sont pas perçues ; on
ne voit en lui qu’un nationaliste allemand classique, guère plus
qu’un nouveau Bismarck. On veut souvent croire aussi que l’auteur
de Mein Kampf s’est assagi avec l’exercice des
responsabilités. Au printemps 1936, Hitler reçoit
spectaculairement à sa résidence secondaire de Berchtesgaden le
vieil homme d’État britannique David Lloyd George, un des
vainqueurs de 1918, qui ne tarit pas d’éloges sur le Führer et les
succès de son régime. En 1937, il reçoit de même la visite du duc
de Windsor (l’ex-roi d’Angleterre Édouard VIII).
À l’été 1936, Hitler inaugure les
Jeux olympiques de Berlin. C’est l’occasion d’un étalage à peine
voilé de propagande nazie, ainsi que de réceptions grandioses
destinées à séduire les représentants des establishments
étrangers présents sur place, notamment britannique. Le Grec
Spyrídon Loúis, vainqueur du marathon aux premiers jeux de 1896,
lui remet un rameau d’olivier venu du bois d’Olympie. La France a
renoncé à boycotter les jeux, et ses sportifs font polémique en
défilant devant Hitler le bras tendu (le salut olympique
ressemblant au salut nazi). Par contre, la délégation américaine
s’est refusée à tout geste ambigu lors de son passage devant le
dictateur. Plus tard, pendant les épreuves, Hitler quitte la
tribune officielle pour éviter d’avoir à serrer la main du
champion noir américain Jesse Owens dont les succès aux épreuves
d’athlétisme ridiculisent sous ses yeux ses doctrines sur la
« supériorité » raciale des Aryens.
Le 2 janvier 1939,
Hitler est élu
Homme de l’année 1938 par le
Time Magazine.
Les alliances
En
juillet 1936, Hitler apporte son soutien aux insurgés
nationalistes du général Franco lors de la guerre d’Espagne. Il
fait parvenir des avions de transports pour permettre aux troupes
coloniales du Maroc espagnol de franchir le détroit de Gibraltar
lors des premiers jours cruciaux de l’insurrection. Tout comme
Mussolini, il envoie ensuite du matériel militaire ainsi qu’un
corps expéditionnaire, la Légion Condor, qui permettra de tester
les nouvelles techniques guerrières, notamment les bombardements
aériens terroristes sur les populations civiles, lors de la
destruction de Guernica en 1937.
L’Allemagne nazie et l’Italie
fasciste, qui ont combattu dans deux camps différents sous la
Grande Guerre, étaient initialement hostiles par désaccord sur
l’Anschluss. En juin 1934 à Venise, lors de leur première
rencontre, Mussolini a toisé de haut Hitler, vêtu en civil et mal
à l'aise face à celui qui lui a longtemps servi d'inspirateur. Le
dictateur italien empêche en juillet l'annexion de l'Autriche en
envoyant des troupes au col du Brenner après l'assassinat du
chancelier autoritaire Engelbert Dollfuss par les nazis
autrichiens. Mais après le départ de l’Italie de la Société des
Nations, suite à son agression contre l’Éthiopie, et avec leur
intervention commune en Espagne, les deux fascismes se rapprochent
et concluent une alliance, une relation décrite par Benito
Mussolini comme l’Axe Rome-Berlin, fondé en octobre 1936.
En novembre 1936, l’Allemagne et
le Japon signent le pacte anti-Komintern, traité d’assistance
mutuelle contre l’URSS, auquel se joint l’Italie en 1937. Cette
même année Hitler rencontre à Nuremberg le prince Yasuhito
Chichibu, frère cadet de l’empereur Hirohito, afin de raffermir
les liens entre les deux états. En septembre 1940, la signature du
Pacte tripartite entre le Troisième Reich, l’Italie et l’Empire du
Japon, formalise la coopération entre les puissances de l’Axe pour
établir un « nouvel ordre ». Ce pacte obligera Hitler à déclarer
la guerre aux États-Unis après l’attaque japonaise sur Pearl
Harbor, sans bénéfice aucun pour l’Allemagne, puisque
sous-estimant un pays qu’il ne connaît pas, il fait entrer en lice
contre le Reich l’immense potentiel économique de l’Amérique, hors
d’atteinte.
En mai
1939, l’Allemagne et l’Italie signent un traité d’alliance
militaire inconditionnel, le Pacte d'Acier : l’Italie s’engage à aider l’Allemagne même si
celle-ci n’est pas l’agressée.
L’Anschluss
Afin de réaliser l’Anschluss,
rattachement de l’Autriche
au Troisième Reich interdit par le traité de Versailles, Hitler
s’appuie sur l’organisation nazie locale. Celle-ci tente de
déstabiliser le pouvoir autrichien, notamment par des actes
terroristes. Un coup d’État échoue en juin 1934,
malgré l’assassinat du chancelier Engelbert Dollfuss. L’Italie a avancé ses troupes dans les Alpes
pour contrer les velléités expansionnistes allemandes, et les
nazis autrichiens sont sévèrement réprimés par un régime
autrichien de type fasciste.
Début 1938, l’Allemagne est
davantage en position de force et est alliée avec l’Italie. Hitler
exerce alors des pressions sur le chancelier autrichien Kurt von
Schuschnigg, le sommant, lors d’une entrevue à Berchtesgaden en
février, de faire entrer des nazis dans son gouvernement, dont
Arthur Seyss-Inquart au ministère de l’Intérieur. Devant la
menace croissante des nazis, Schuschnigg annonce en mars
l’organisation d’un référendum pour confirmer l’indépendance de
l’Autriche.
Hitler lance alors un ultimatum
exigeant la remise complète du pouvoir aux nazis autrichiens. Le
12 mars, Seyss-Inquart est nommé chancelier, et la Wehrmacht entre
en Autriche. Hitler franchit lui-même la frontière par sa ville
natale de Braunau am Inn, puis arrive à Vienne où il est
triomphalement acclamé par une foule en délire. Le lendemain, il
proclame le rattachement officiel de l’Autriche au Reich, ce qui
est approuvé par référendum (99 % de oui) en avril 1938. Le
Grossdeutschland (« Grande Allemagne ») était ainsi créé, avec
la réunion des deux États à population germanophone. Rares sont
alors les Autrichiens à s’opposer à la fin de l’indépendance, à
l’image de l’archiduc Otto de Habsbourg, exilé.
En Autriche annexée, la terreur
s’abat aussitôt sur les Juifs et sur les ennemis du régime. Un
camp de concentration est ouvert à Mauthausen près de Linz, qui
acquiert vite la réputation méritée d’être l’un des plus terribles
du système nazi. Le pays natal de Hitler, qui se targua après la
guerre d’avoir été la « première victime du nazisme » et refusa
longtemps toute indemnisation des victimes du régime, s’est en
fait surtout distingué par sa forte contribution aux crimes du
Troisième Reich. L’historien britannique Paul Johnson souligne que
les Autrichiens sont surreprésentés dans les instances supérieures
du régime (outre Hitler lui-même, on peut citer Adolf Eichmann,
Ernst Kaltenbrunner, Arthur Seyss-Inquart ou Hans Rautter, chef de
la Gestapo aux Pays-Bas occupés) et qu’ils ont en proportion
beaucoup plus participé à la Shoah que les Allemands. Un tiers des
tueurs des Einsatzgruppen étaient ainsi autrichiens, tout comme
quatre des six commandants des principaux camps d'extermination et
près de 40 % des gardes des camps. Sur 5 090 criminels de guerre
recensés par la Yougoslavie en 1945, on compte 2 499 Autrichiens.
Crise des Sudètes et accords de Munich
Poursuivant ses objectifs
pangermanistes, Hitler menace ensuite la Tchécoslovaquie. Les
régions de la Bohême et de la Moravie situées le long des
frontières du Grossdeutschland, appelé Sudètes, sont
majoritairement peuplées par la minorité allemande. Comme pour
l’Autriche, Hitler affirme ses revendications en s’appuyant sur
les agitations de l’organisation nazie locale, menée par Konrad
Henlein. Le Führer évoque le « droit des peuples » pour exiger de
Prague l’annexion au Reich des Sudètes.
Bien qu’alliée à la France (et à l’Union
soviétique), la Tchécoslovaquie ne peut compter sur son
soutien. Paris veut absolument éviter le conflit militaire,
incitée en cela par le refus britannique de participer à une
éventuelle intervention. Le souvenir de la
Grande Guerre influence également cette attitude : si les
Allemands ont développé le désir de revanche, les Français
entretiennent quant à eux une ambiance générale résolument
pacifiste.
Le 29 septembre 1938, conformément
à une proposition de Mussolini faite la veille, Adolf Hitler, le
président du Conseil français Édouard Daladier, le Premier
ministre britannique Neville Chamberlain et le Duce italien
Benito Mussolini, réunis dans la capitale bavaroise, signent les
accords de Munich. La France et le Royaume-Uni acceptent que
l’Allemagne annexe les Sudètes, pour éviter la guerre. En échange,
Hitler, manipulateur, assure que les revendications territoriales
du Troisième Reich s'arrêteront là. Le lendemain, la
Tchécoslovaquie, qui avait commencé à mobiliser, est obligée de
s’incliner. Parallèlement, le Troisième Reich autorise la Pologne
et la Hongrie à s’emparer respectivement de la ville de Teschen et
du sud de la Tchécoslovaquie.
Maître-d’œuvre de la politique
d’« apaisement » avec le Reich, le Premier ministre britannique
Neville Chamberlain a alors ce mot fameux : « Hitler est un
gentleman ». Mais alors que les opinions publiques française et
britannique sont enthousiastes, Winston Churchill commente :
« Entre le déshonneur et la guerre, vous avez choisi le
déshonneur. Et vous allez avoir la guerre. » De fait, Hitler rompt
sa promesse à peine quelques mois plus tard.
En mars 1939, la République
slovaque, encouragée par Berlin, proclame son indépendance ; son
leader, Jozef Tiso place son pays sous l’orbite allemande. Hitler,
lors d’une entrevue dramatique à Berlin avec le président
tchécoslovaque Emil Hácha (remplaçant le président démissionnaire
Edvard Beneš), menace de bombarder Prague si la Bohême et la
Moravie ne sont pas incorporées au Reich. Le 15 mars, Hácha cède,
et l’armée allemande entre à Prague sans combat le lendemain. La
Bohême et la Moravie deviennent le Protectorat de Bohême-Moravie,
dirigé par Konstantin von Neurath à partir de novembre 1939, puis
de 1941 à son exécution par la résistance tchèque en mai 1942, par
le haut chef SS Reinhard Heydrich, surnommé « le boucher de
Prague ».
En mettant la main sur la
Bohême-Moravie, le Reich s’empare par la même occasion d’une
importante industrie sidérurgique et notamment des usines Škoda,
qui permettent de construire des chars d’assaut. En annexant des
populations slaves et non plus allemandes, Hitler a jeté le
masque : ce qu'il poursuit n'est plus le pangermanisme classique
mais, ainsi qu'il l'avoue sans fard à ses généraux le 23 mai 1939,
la conquête d'un espace vital illimité.
Le Pacte germano-soviétique et l’agression de la Pologne
Après l’Autriche et la
Tchécoslovaquie, vient le tour de la Pologne. Coincée entre deux
nations hostiles, la Pologne de Józef Piłsudski a signé avec le
Reich un traité de non-agression en janvier 1934, pensant ainsi se
prémunir contre l’Union soviétique. L’influence de la France,
alliée traditionnelle de la Pologne, en Europe centrale a ainsi
considérablement diminué, tendance qui s’est confirmée ensuite
avec le démembrement de la Tchécoslovaquie et la désagrégation de
la Petite Entente (Prague, Bucarest, Belgrade), alliance placée
sous le patronage de Paris.
Au printemps 1939, Hitler
revendique l’annexion de la Ville libre de Dantzig. En mars,
l’Allemagne a déjà annexé la ville de Memel, possession de la
Lituanie. Ensuite, Hitler revendique directement le corridor de
Dantzig, territoire polonais perdu par l’Allemagne avec le traité
de Versailles en 1919. Cette région donne à la Pologne un accès à
la mer Baltique et sépare la Prusse-Orientale du reste du Reich.
Le 23 août 1939, Ribbentrop et
Molotov, ministres des Affaires étrangères de l’Allemagne et
l’Union soviétique signent un pacte de non-agression. Ce pacte est
un nouveau revers pour la diplomatie française. En mai 1935, le
gouvernement de Pierre Laval avait signé avec l’URSS un traité
d’assistance mutuelle, ce qui eut pour conséquence de refroidir
les relations de la France avec la Pologne, mais aussi avec les
Tories au pouvoir à Londres. Avec le pacte de non-agression
germano-soviétique, la France ne peut plus compter sur l’URSS pour
menacer une Allemagne expansionniste. En outre, la Pologne est
prise en tenaille. L’Allemagne et l’URSS ont convenu d’un partage
des pays situés entre elles : Pologne occidentale pour la
première, Pologne orientale (Polésie, Volhynie, Galicie orientale)
et Pays baltes pour la seconde.
Le 30 août 1939, Hitler lance un
ultimatum pour la restitution du corridor de Dantzig. La Pologne
refuse. Cette fois-ci, la France et le Royaume-Uni sont décidés à
soutenir le pays agressé. C’est le début de la Seconde Guerre
mondiale.
La diplomatie hitlérienne pendant la guerre
Une fois la France vaincue en
1940, Hitler satellise les pays d’Europe centrale : Slovaquie,
Hongrie, Roumanie, Bulgarie. Hitler obtient l’adhésion de la
Hongrie et de la Bulgarie, anciens vaincus de la Première Guerre
mondiale, en leur offrant respectivement la moitié de la
Transylvanie et la Dobroudja, cédées par la Roumanie, où le
général pro-hitlérien Ion Antonescu prend le pouvoir en septembre
1940. À partir de juin 1941, Hitler entraîne la Slovaquie, la
Hongrie, et la Roumanie dans la guerre contre l’URSS, ainsi que la
Finlande, qui y voit une occasion de réparer les torts de la
guerre russo-finlandaise.
Cependant, Hitler échoue à faire
entrer en guerre l’Espagne franquiste. Comptant sur la
reconnaissance du Caudillo qui a gagné la guerre civile
espagnole, il le rencontre à Hendaye le 23 octobre 1940. Hitler
espère l’autorisation de Franco pour conquérir Gibraltar et couper
les voies de communications anglaises en Méditerranée. Prudent, le
dictateur espagnol sait que l'Angleterre ne peut plus déjà être
envahie ni vaincue avant 1941, et que le jeu reste ouvert. Les
contreparties exigées par Franco (notamment des compensations
territoriales en Afrique du Nord française), dont le pays est par
ailleurs ruiné et dépendant des livraisons américaines, sont
irréalisables pour Hitler, qui souhaite ménager quelque peu le
régime de Vichy pour l’amener sur la voie de la collaboration.
Sorti furieux de l'entrevue au point de qualifier Franco de « porc
jésuite », Hitler a cependant bénéficié plus tard de l'envoi en
URSS des "volontaires" espagnols de la division Azul, qui
participe jusqu'en 1943 à tous les combats (et à toutes les
exactions) de la Wehrmacht, et le Caudillo l'a toujours ravitaillé
en minerais stratégiques de première importance.
Au lendemain de l'entrevue de
Hendaye, le 24 octobre, Hitler s'arrête à Montoire où la
collaboration d'État française est officialisée au cours d'une
entrevue avec Pétain.
En novembre 1941, le Grand Mufti
de Jérusalem, Amin al-Husseini, rencontre Adolf Hitler et Heinrich
Himmler, souhaitant les amener à soutenir la cause nationaliste
arabe. Il obtient d’Hitler la promesse « qu’une fois que la guerre
contre la Russie et l’Angleterre sera gagnée, l’Allemagne pourra
se concentrer sur l’objectif de détruire l’élément juif demeurant
dans la sphère arabe sous la protection britannique». Amin
al-Husseini relaie la propagande nazie en Palestine et dans le
monde arabe et participe au recrutement de combattants musulmans,
concrétisé par la création des divisions de Waffen-SS Handschar,
Kama et Skanderberg, majoritairement formées de musulmans des
Balkans.
Ce soutien des nazis au Grand Mufti de Jérusalem est
contradictoire avec la politique antisémite dans les années 1930,
qui a pour conséquence l’émigration d’une grande partie des juifs
allemands vers la
Palestine. Quant au Grand Mufti, sa stratégie est guidée par
le principe selon lequel l’ennemi de ses ennemis (en l’occurrence
les Anglais et les Juifs) doit être son allié.
Du point de vue hitlérien, il s’agit essentiellement d’ébranler
les positions de l’empire britannique au Moyen-Orient devant
l’avancée de l’Afrikakorps
et de permettre le recrutement d’auxiliaires, notamment pour
lutter contre les partisans, alors que l’hémorragie de l’armée
allemande devient problématique.
La
Seconde Guerre mondiale
Hitler a eu de « brillantes »
intuitions, lors de la première phase de la Seconde Guerre
mondiale. La Wehrmacht applique la Blitzkrieg (guerre
éclair, impliquant un emploi massif et concentré des bombardiers
et des blindés), qui lui permet d’occuper successivement la
Pologne (septembre 1939), le Danemark (avril 1940), la Norvège
(avril-mai 1940), les Pays-Bas, le Luxembourg et la Belgique (mai
1940), la France (mai-juin 1940), la Yougoslavie (avril 1941) et
la Grèce (avril-mai 1941).
En particulier, la défaite rapide
de la France en juin 1940 est un véritable triomphe pour Hitler,
qui est acclamé par une foule massive à son retour à Berlin en
juillet. Cependant, cet éternel joueur de dés remet tout en jeu en
agressant l'URSS le 22 juin 1941, décision à terme fatale.
La guerre radicalise son régime et
lui fait prendre ses traits les plus meurtriers. De même que
l'attaque de la Pologne donne le signal du massacre des handicapés
mentaux ou de la répression de masse contre les peuples slaves,
c'est dans la guerre d'extermination (Vernichtungskrieg)
planifiée contre les populations soviétiques que s'élabore
notamment la Solution Finale. Toute l'Europe occupée est livrée à
la terreur et au pillage, avec des degrés divers selon le sort
qu'Hitler réserve à chaque "race" et à chaque pays.
Les succès et la conquête de l’Europe (1939-1940)
Son mépris total du droit
international a facilité la tâche à Hitler, tout comme son absence
complète de scrupules, ainsi que la passivité frileuse ou la
naïveté de nombre de ses victimes. Ainsi, six de ces pays
(Danemark, Norvège, Pays-Bas, Luxembourg, Belgique, Yougoslavie)
sont des États neutres, attaqués par surprise, sans même la
formalité d’une déclaration de guerre. Hitler a souvent exprimé à
ses proches son sentiment selon lequel les traités diplomatiques
ou de non-agression qu’il signait au nom de l’Allemagne n’étaient,
pour lui, que des papiers sans réelle valeur, uniquement destinés
à endormir la méfiance adverse. Au procès de Nuremberg, le
Troisième Reich se verra reprocher la violation de 34 traités
internationaux.
De même, Hitler n’hésite pas à
recourir à des méthodes de terreur pour faire plier l’ennemi. Il
ordonne ainsi la destruction par les airs du centre de Rotterdam
le 14 mai 1940, ou le terrible bombardement de Belgrade (6-9 avril
1941), en représailles à un putsch anti-hitlérien d’officiers
serbes hostiles à l’adhésion à l’Axe. La Wehrmacht s’illustre
aussi dans son avancée par un certain nombre de crimes de guerre,
ainsi le massacre de 1500 à 3000 soldats noirs des troupes
coloniales en France[50], premières victimes dans ce pays du
racisme hitlérien.
Autodidacte en matière militaire,
Hitler juge que les généraux de la vieille école dominant la
Wehrmacht, souvent issus de l’aristocratie prussienne
(généralement méprisée par les nazis qui se considèrent
révolutionnaires), sont trop prudents et dépassés par les
conceptions de la guerre moderne (la Blitzkrieg et la
guerre psychologique). Les succès sont avant tout ceux de jeunes
généraux talentueux tels que Heinz Guderian ou Erwin Rommel, qui
savent faire preuve d’audace, d’initiatives, et ont une conception
de la guerre plus novatrice que leurs adversaires.
Toutefois, Hitler lui-même
démontre une certaine habileté et audace stratégique. Il est ainsi
persuadé que la France ne bougera pas pendant que la Pologne sera
envahie, évitant à l’Allemagne de combattre sur deux fronts, ce
qui est effectivement le scénario de la drôle de guerre. Il est
également en grande partie à l’origine du plan dit « von
Manstein », qui permet, en envahissant la Belgique et la Hollande,
de piéger les forces franco-britanniques projetées trop en avant
et de les prendre à revers par une percée dans les Ardennes
dégarnies, pour isoler le meilleur des troupes adverses acculées à
Dunkerque en mai-juin 1940. Cependant, le 24 mai, Hitler,
redoutant qu'une avance trop rapide ne fournisse à l'ennemi
l'occasion d'une improbable deuxième victoire de la Marne, commet
l'erreur d'ordonner à ses troupes de marquer un arrêt devant le
port, d’où rembarquent alors 300 000 soldats britanniques, ordre
qualifié plus tard de « miracle de Dunkerque ». Le 22 juin, dans
la clairière de Rethondes, lors de l'Armistice franco-allemand
qu'il a symboliquement exigé de voir signer dans la même clairière
et le même wagon qu'en 1918, Hitler exulte devant les caméras des
actualités allemandes.
Avant l’invasion de la Russie un
an plus tard, l’Allemagne hitlérienne domine donc l’Europe,
ajoutant au printemps 1941 la Yougoslavie et la Grèce à son
empire, envahis pour venir en aide à Mussolini, jaloux des succès
de Hitler mais lui-même vite empêtré dans les Balkans. Avec ses
succès militaires et la disparition de l’influence française en
Europe centrale, la Slovaquie, la Hongrie, la Roumanie (dont les
champs de pétrole sont une obsession continuelle pour Hitler
durant la guerre) et la Bulgarie, en adhérant au Pacte tripartite,
tombent dans l’orbite de l’Allemagne, mettant à sa disposition des
bases pour de futures actions.
Entre juin 1940 et juin 1941, le
seul adversaire de l’Allemagne nazie reste le Royaume-Uni, appuyé
par le Commonwealth. Hitler est plutôt enclin à des relations
cordiales avec les Anglais, considérés racialement comme proches
des Germaniques. Il espère que le gouvernement britannique finira
par négocier la paix et qu’il acceptera de se contenter de son
empire colonial et maritime sans plus intervenir sur le continent.
Hitler compte sur l’action de la Luftwaffe, puis les attaques des
sous-marins contre les convois de marchandises (bataille de
l’Atlantique), pour faire plier le Royaume-Uni.
Mais sur ce point, la détermination de Winston Churchill, arrivé au pouvoir le 10 mai 1940, contraste
avec les atermoiements de ses prédécesseurs. Refusant toute paix
de compromis, galvanisant la population britannique, il contrarie
les plans du Führer. Dès le 15 septembre 1940, la
bataille d'Angleterre est virtuellement perdue pour
l'Allemagne, l’héroïsme des pilotes de la Royal Air Force ayant fait échec aux rodomontades de
Goering, maître de la
Luftwaffe, dont la semi-disgrâce auprès du Führer
commence.
Furieux, Hitler ajourne dès le
12 septembre l’opération Seelöwe - son plan de débarquement en
Angleterre, au demeurant improvisé trop tardivement à l’été 1940,
et irréalisable tant que le Royaume-Uni a encore sa flotte navale
et aérienne. Il déchaîne alors les bombardements terroristes sur
les populations civiles britanniques : le Blitz s’abat
chaque jour sur les cités anglaises, en particulier sur
Coventry, rasée par l’aviation allemande le 26 novembre 1940, ou
sur la vieille City de Londres, incendiée notamment dans les nuits
de décembre 1940 et du 10-11 mai 1941.
Mais la détermination populaire britannique reste intacte.
En 1942, en représailles aux premiers grands raids britanniques
sur les cités allemandes, Hitler ordonnera encore de détruire une
à une les villes d’art britanniques par les airs (les « raids
Bädecker », du nom d’un guide touristique célèbre), de même qu’il
déchaînera en 1944 les V1 et les V2 sur
l’Angleterre. Sans plus de succès.
Par ailleurs, la guerre sous-marine à outrance rapproche le
Royaume-Uni des États-Unis, soucieux de la liberté de commerce et
de navigation. Hitler commence à considérer que la guerre avec
l’Amérique, foyer du
capitalisme juif à ses yeux, devient
inéluctable.
Erreurs et premiers échecs (1941)
Hitler s’avère aussi et surtout être un commandant en chef
brouillon et imprévisible, dédaigneux de l’opinion de son
état-major. Il peut compter sur la très grande servilité de
celui-ci, et en premier lieu du chef de l’Oberkommando
der Wehrmacht (OKW, haut commandement des forces armées), Wilhelm Keitel. Chez Hitler, un manque fréquent de réalisme se
double souvent d’impairs stratégiques. En outre, le Führer
est inconscient de bien des problèmes du front. Comme Adolf Hitler
accueille très mal les mauvaises nouvelles et tout ce qui ne
correspond pas à ses plans, ses subordonnés hésitent à lui
transmettre certaines informations.
Sa première grave erreur a été d’ouvrir un deuxième front, en
envahissant l’immense
Union soviétique sans avoir terminé la guerre contre le
Royaume-Uni. Toujours persuadé d’avoir une tâche monumentale
qu’il aura du mal à réaliser en une seule vie, il souhaite
attaquer l’URSS, principal réservoir d'« espace
vital » et ennemi principal doctrinal, dans des délais
rapides. À partir de décembre 1940, il planifie une
guerre d'extermination terroriste à l'Est : il ne s'agit pas
seulement de détruire le bolchevisme, mais au-delà, comme déjà en
Pologne asservie, de détruire l'État, de réduire les populations
civiles à l'état d'esclaves et de sous-hommes, de vider par les
massacres et les déportations les territoires conquis de leurs
Juifs et de leurs Tziganes, afin de laisser la place à des colons
allemands.
Au lancement de l’opération
Barbarossa contre l’Union
soviétique en juin 1941, Hitler, considérant que l’Armée
rouge s’écroulera rapidement, envisage d’atteindre avant la
fin de l’année une ligne
Arkhangelsk-Astrakhan.
Il interdit à ses troupes d'emporter du matériel d'hiver.
Il divise son armée en trois groupes : le Groupe d’armée Nord
(GAN) ayant pour objectif
Leningrad, le Groupe d’armée Centre (GAC) ayant pour objectif
Moscou, et le Groupe d’armée Sud (GAS) ayant pour objectif l’Ukraine.
À ce dispositif s’ajoutent les alliés finlandais au Nord,
hongrois, roumains et italiens au Sud, ces derniers étant
considérés comme peu fiables par Hitler et son état-major.
En août 1941, Hitler donne la priorité à la conquête de
l’Ukraine, objectif économique primordial avec ses terres
céréalières et ses mines, par le GAS, mais aussi objectif
stratégique, car une très grosse part de l'Armée Rouge est
concentrée autour de Kiev : marcher directement sur Moscou avant
d'avoir détruit ces réserves, comme le voudraient de nombreux
généraux allemands, exposerait dangereusement le flanc de la
Wehrmacht aux yeux de Hitler. Ce faisant, le Führer oblige
le GAC à stopper, alors qu’il était parvenu à 300 kilomètres de
Moscou. L’offensive sur ce secteur reprend en octobre, mais ce
contretemps fait intervenir un adversaire redoutable : l’hiver
russe.
Hitler a négligé ce facteur autant qu’il a sous-estimé, par
haine des Slaves et du
communisme, la qualité et la combativité
des « sous-hommes » soviétiques. Son racisme lui fait aussi
interdire formellement à l'armée d'invasion de se chercher des
alliés parmi les nationalistes locaux et les ennemis du régime
stalinien.
Au contraire, les déchaînements de cruautés contre les civils
et la mise en œuvre des crimes de masse prémédités aliènent très
vite à Hitler les populations soviétiques, rejetées dans les bras
d'un
Staline qui sait proclamer l'union sacrée. L’arrivée de troupes fraîches de Sibérie permet de
dégager Moscou et de faire reculer des Allemands mal préparés aux
dures conditions climatiques. La
Wehrmacht a alors perdu 700 000 hommes (tués, blessés,
prisonniers), soit un quart de son effectif sur ce front.
Le 19 décembre 1941, alors que la
retraite menace de se transformer en débâcle incontrôlable comme
celle qui avait fait disparaître la Grande Armée napoléonienne en
1812, Hitler prend directement le commandement de la Wehrmacht sur
le front russe, évinçant le général von Brauchitsch ainsi que
Guderian, von Bock et von Rundstedt. Il interdit catégoriquement
toute retraite, tout repli même stratégique, allant jusqu'à faire
condamner à mort des officiers et des généraux qui en effectuent
en lui désobéissant. Les ordres draconiens du Führer parviennent
de fait à stabiliser le front à quelque 150 km de Moscou, au prix
de terribles souffrances des soldats.
Désormais, la guerre-éclair a fait
son temps et Hitler a perdu tout espoir d'une guerre courte. De
surcroît, c'est au même moment qu'il déclare la guerre aux
États-Unis, le 11 décembre 1941, peu après l'attaque de Pearl
Harbour le 7, dont ses alliés japonais ne l'avaient même pas
prévenus, et sans bénéfice aucun pour le Reich, puisque l'empire
japonais ne déclare nullement la guerre à l'URSS. Le Führer
a fait donc inconsidérément entrer en lice le plus grand potentiel
économique du monde, hors d'atteinte de ses Panzer et des
bombardiers.
Hitler est désormais le maître
absolu de l'armée et des opérations (même Staline laisse après
1942 la bride sur le cou à ses généraux, tandis que Churchill,
Roosevelt et de Gaulle ne prennent guère que des décisions
politiques). Si l'échec frustrant devant Moscou radicalise encore
ses projets meurtriers (sa décision d'exterminer tous les Juifs
d'Europe est prise au moment du ralentissement de l'avancée en
Russie, Hitler dispose encore de forces armées redoutables et
reste pour l'heure le maître tout-puissant de l'Europe conquise,
des portes de Moscou à l'Atlantique.
Le maître de l'Europe occupée : exploitation et terreur
L'« Ordre Nouveau » promis par la propagande nazie n'a jamais
signifié pour Hitler que la domination absolue et l'exploitation
systématique de son « espace
vital » par la « race des Seigneurs ».
Partout les économies locales sont donc placées sous tutelle,
au profit exclusif du Troisième Reich et de son effort de guerre.
Des tributs financiers exorbitants sont exigés des vaincus, les
matières premières drainées en Allemagne ainsi que les produits
agricoles et industriels (sans oublier les œuvres d'arts, dont des
trains entiers sont raflées par
Goering et Rosenberg). Le pillage de l'Europe
occupée est d'autant plus radical que Hitler tient absolument
à maintenir un haut niveau de vie à la population allemande même
en pleine guerre, pour éviter que ne se reproduise la révolte de
novembre
1918.
Le 21 mars 1942, pour pallier la
pénurie de main-d'œuvre causée par la mobilisation massive des
Allemands sur le front de l'Est, Hitler nomme le gauleiter Fritz
Sauckel plénipotentiaire au recrutement des travailleurs . Placé
sous l'autorité directe du seul Führer, Sauckel parvient, à
force de chasses à l'homme et de rafles massives à l'Est, et en
usant à l'Ouest davantage d'intimidations et de mesures
coercitives (conscription du travail et STO), à amener en deux ans
plus de 8 millions de travailleurs forcés sur le territoire du
Grand Reich. Parmi eux, les travailleurs polonais et soviétiques (Ostarbeiter)
ont été soumis à un traitement brutal et extrêmement
discriminatoire, leur laissant à peine le minimum vital pour
subsister.
Parallèlement, le 8 février 1942,
Hitler a chargé son confident et architecte préféré, le jeune
technocrate Albert Speer, de réorganiser l'économie de guerre du
Reich. Très efficace, Speer obtient des résultats significatifs
qui prolongent la guerre. Mais il ne met longtemps à vaincre les
réticences de Hitler à proclamer la guerre totale voulue par
Goebbels, le Führer ne voulant pas imposer aux
Allemands des sacrifices susceptibles de nuire à son image et de
les pousser à la révolte.
Himmler de son côté exploite jusqu'à
la mort la main-d'œuvre forcée des camps de concentration, dont le
taux de mortalité explose littéralement à partir de début 1942. Le
9 décembre 1941, Hitler a pris personnellement le décret Nacht
und Nebel, cosigné par Keitel, qui prévoit de faire
littéralement disparaître les résistants déportés « dans la nuit
et le brouillard » (expression empruntée par le Führer à un opéra
de Wagner). Au sein du système concentrationnaire nazi, ce sont
donc les détenus de toute l'Europe classés « NN » qui connaîtront
les pires traitements et le taux de mortalité le plus important.
La domination nazie réintroduit largement en Europe des
pratiques disparues depuis le XVIIIe siècle : torture, prise d'otages, réduction des populations en
esclavage, destruction de villages entiers deviennent des
pratiques banales qui signent la brève hégémonie de Hitler.
On peut y ajouter l'enrôlement forcé dans les troupes
allemandes des
Malgré-Nous alsacien-mosellans ou polonais, dont les
territoires annexés sont soumis à une intense
germanisation forcée, ou l'enlèvement aux mêmes fins de
germanisation de centaines de milliers d'enfants européens aux
traits « aryens », confiés aux
Lebensborn que supervise
Martin Bormann, secrétaire du Führer.
Hitler a ainsi personnellement fixé le taux de
100 otages
à fusiller par soldat allemand tué.
Strictement appliqué à l'Est, faisant des victimes par dizaines de
milliers, ces représailles massives sur les civils sont plus
« modérées » à l'Ouest, où le racisme hitlérien ne méprise pas
autant les populations, et où il faut tenir compte du plus haut
niveau de développement et d'organisation des sociétés. Elles n'en
sont pas moins appliquées.
Aussi, après une série d'attentats
inauguré par le coup de feu du colonel Fabien contre un officier
allemand en plein Paris, Hitler ordonne personnellement
l'exécution d'un certain nombre d'otages, qui seront fusillés
notamment au camp de Châteaubriant. En mars 1944, lorsque la
Résistance italienne tue 35 soldats allemands dans Rome occupée,
Hitler exige que cent otages soient fusillés pour chaque tué : le
maréchal Kesselring « réduit » le taux - au demeurant irréaliste -
à dix pour un, et ce sont tout de même 355 Italiens qui périssent
aux Fosses Ardéatines.
Le 10 juin 1942, suite à l'exécution de son fidèle
Heydrich par la résistance tchèque, Hitler ordonne la
destruction totale du village de
Lidice.
Le 17 juin 1944, quand le maréchal
Rommel lui demande de faire passer en jugement les
responsables du massacre d'Oradour-sur-Glane,
préjudiciable aux relations avec Vichy, Hitler se contente de le
rabrouer en lui ordonnant de ne pas se mêler de politique.
Des revers à la débâcle (1942-1944)
Pendant l’offensive d’été en Russie du Sud en 1942,
Hitler répète l’erreur de l’année précédente en divisant un groupe
d’armée en deux, le rendant ainsi plus vulnérable. Le groupe A se
dirige vers le
Caucase et ses champs de
pétrole, le groupe B se dirige vers
Stalingrad.
Cette ville industrielle qui porte le nom de son adversaire
devient pendant des mois un enjeu symbolique, théâtre d'un duel
direct entre Adolf Hitler et
Joseph Staline. Après une bataille acharnée rue par rue,
maison par maison voire pièce par pièce, la
VIe Armée de
Friedrich Paulus se retrouve encerclée dans la ville. Hitler
interdit toute tentative de sortie qui abandonnerait la ville, et
toute capitulation. En janvier 1943, il nomme Paulus maréchal :
aucun maréchal allemand n'ayant jamais capitulé, il escompte que
Paulus se suicidera plutôt que de se rendre. Peine perdue, la
capitulation du nouveau promu à Stalingrad, le 30 janvier 1943, a
un retentissement mondial immense et marque le tournant de la
guerre à l'Est.
Si Hitler a froidement sacrifié une armée de 300 000 hommes à
Stalingrad, son obsession à maintenir les troupes épuisées
dans la ville en ruines n'est cependant pas due qu'à un orgueil
insensé de sa part ou qu'à son fanatisme, ainsi qu'il est
généralement avancé. Les 100 000 Allemands survivants encerclés
fixaient aussi plus de 500 000 Soviétiques, soulageant d'autant le
gros de la Wehrmacht, qui pendant ce temps se replie en bon ordre
en
Ukraine, d'où elle peut vite relancer des contre-offensives.
Au demeurant, vu les conditions de vie et la mortalité dans une
URSS tout entière affamée par l'invasion hitlérienne, les rescapés
de Stalingrad n'auraient pas davantage survécu à leur captivité si
elle avait commencé plus tôt.
Au même moment,
Rommel est chassé d'Afrique du Nord par les Alliés, et le
refus obstiné de Hitler d'évacuer la Tunisie coûtera encore
250 000 prisonniers à l'Axe en mai 1943.
Très réservé sur l'offensive de
Koursk - sa dernière sur le front de l'Est, et la plus grosse
bataille de blindés de l'Histoire - Hitler ne fait aucune
difficulté pour l'arrêter, le 13 juillet 1943, quant à son échec
flagrant vient s'ajouter le débarquement allié en Italie, qui
l'oblige à dégarnir le front russe et qui précipite le
renversement de son collègue Mussolini. Ce dernier, l'un des rares
hommes pour qui Hitler conserve un sentiment de camaraderie, est
libéré par un commando SS sur ses ordres, mais il n'est plus
désormais qu'un collaborateur des nazis, à la tête d'une
République de Salo fantoche.
Jusqu’à la défaite de 1945, Hitler continue d'ordonner
perpétuellement à ses troupes, sur quelque front que ce soit, de
ne pas reculer, en dépit des rapports de force largement en faveur
des Soviétiques ou des Alliés, ou des conditions du terrain, qu’il
ne constate jamais sur place.
Dans la nuit du 6 juin 1944, Jodl
refuse de réveiller le Führer alors que les parachutistes sautent
sur la Normandie et que 4 126 navires alliés prennent d'assaut la
« forteresse Europe » et percent le Mur de l'Atlantique construit sur ses ordres. Cependant, la
légende répandue qui veut que l'Allemagne ait perdu la guerre à
cause des somnifères pris la veille par Hitler est infondée :
qu'il ait dormi ou non, il n'aurait pas été question de réagir
sans au moins quelques heures de recul pour apprécier la situation.
Intoxiqué par les services alliés (opération
Fortitude), Hitler retarde l’envoi de
Panzerdivisionen pour rejeter les forces débarquées, pensant
que l’opération Overlord est une diversion et que le vrai
débarquement doit avoir lieu dans le Pas-de-Calais. Il ne changera
pas d'avis avant la fin de la bataille de Normandie. En août 1944,
il ordonne au général von Kluge d’effectuer une contre-attaque à
Mortain pour sectionner la percée des troupes américaines à
Avranches. Cependant, les troupes allemandes engagées dans cette
opération ne peuvent avancer jusqu’à leurs objectifs en raison des
bombardements massifs, et elles sont prises dans une nasse
refermée par George Patton et Montgomery, dans la poche de Falaise
où 50 000 Allemands sont fait prisonniers.
Le 25 août 1944, Paris
est libérée, intacte, bien que le Führer eut ordonné sa
destruction. Le général
Dietrich von Choltitz, commandant les troupes allemandes dans
la capitale française, a refusé d’obéir à cet ordre au demeurant
peu réalisable. La capitale de la Pologne n’a pas la même chance,
car après l’insurrection
de Varsovie, en août-septembre
1944, la ville, déjà détruite à 50 % par les combats, est
rasée ensuite à 90 % sur ordre personnel d’Hitler ; les civils
sont déportés et on relève près de 200 000 morts.
Fin 1944, malgré la perte de la France et de la Belgique à
l'Ouest, de la Grèce et du sud de la Yougoslavie à l'Est, Hitler a
réussi à stabiliser les fronts sur le Rhin, la Vistule et le
Danube, et se montre encore capable de lancer une offensive dans
les Ardennes. En s'emparant de la Hongrie, il a empêché le régent
Miklós Horthy de virer de bord comme l'ont fait la Roumanie et
la Bulgarie, sans négliger au passage de faire déporter en 56
jours plus de 500 000 Juifs hongrois à
Auschwitz par Eichmann. Grâce aux millions de travailleurs forcés, l'économie de
guerre allemande confiée à Speer continue à produire à plein
régime, malgré les bombardements alliés sur les villes du Reich.
Hitler parvient donc à retarder sensiblement l'échéance finale et
à remporter des succès jusqu'à la fin.
S'il est devenu évident pour tous, jusqu'au sein même de ses
serviteurs, que la défaite est inéluctable et qu'Hitler mène
l'Allemagne à la catastrophe, aucune cessation des combats n'est
possible tant qu'il reste en vie. Or en Allemagne même, Hitler
exerce une lourde répression après avoir survécu à l'attentat du
20 juillet 1944.
Attentats contre sa personne et complot du 20 juillet 1944
Le pouvoir absolu de Hitler ne cesse de se renforcer au cours
de la guerre. Ainsi en avril 1942, lors d’une cérémonie au
Reichstag, il se fait donner officiellement droit de vie et de
mort sur chaque citoyen allemand.
Tandis que l'étoile de Goering
pâlit et que son successeur désigné, Rudolf Hess, s'est
mystérieusement enfui en Écosse en mai 1941, son secrétaire
particulier Martin Bormann s'affirme de plus en plus comme une
éminence grise, filtrant les accès à Hitler, gérant ses biens et
jouant un rôle actif dans la mise en œuvre des projets nazis en
Europe.
Ses victoires de 1939-1941 ont
renforcé la croyance de la population dans son infaillibilité, et
rendu impossible la tâche de ceux qui voudraient le renverser.
Même de futurs résistants comme le pasteur Martin Niemöller, les
étudiants martyrs de la Rose blanche à Munich ou le comte de
Stauffenberg, héros de l’attentat du 20 juillet 1944, ont été
initialement séduits par la personne charismatique du Führer
et par ses succès.
Cependant, si le soutien au moins passif des masses reste
pratiquement acquis jusqu’à la fin, depuis la crise des Sudètes en 1938,
des individus ou des groupes isolés ont compris que seule la mort
de Hitler peut encore permettre d’éviter un désastre total à
l’Allemagne.
La « chance
du diable »
assez peu ordinaire dont bénéficie Adolf Hitler lui a permis
d'échapper de peu à
plusieurs tentatives d’assassinat. Mais il faut aussi compter
avec la difficulté d'accéder à lui puisqu'il se terre dans son QG
prussien après 1941,
son incapacité à se tenir à des horaires réguliers et prévisibles,
la foule ou la garde SS qui l'entourent, et ses précautions prises
- ses déplacements de guerre sont secrets, le fond de sa casquette
est blindé, il porte un gilet pare-balles et ses aliments sont
goûtés préalablement par son médecin.
En novembre 1938 à Munich, le catholique suisse Maurice Bavaud a tenté de tirer sur lui, il sera guillotiné. Le 8
novembre 1939, lors de la commémoration annuelle de son putsch manqué à la brasserie
Bürgerbräukeller, Hitler échappe à un attentat orchestré par Johann Georg Elser. La bombe explose 20
minutes après le départ d’Hitler qui avait dû écourter son
discours à cause des mauvaises conditions climatiques l’obligeant
à prendre le train plutôt que l’avion.
Au fur et à mesure que l’issue de la guerre se précisait dans
le sens d’une défaite, plusieurs gradés ont comploté avec des
civils pour éliminer Hitler. Bien que les Alliés aient exprimé le
choix d’une reddition sans conditions lors de la conférence d'Anfa,
en janvier 1943, les conjurés espèrent renverser le régime afin de
négocier un règlement politique du conflit. Parmi eux, l’amiral
Wilhelm Canaris, chef de l’Abwehr (services secrets), Carl
Friedrich Goerdeler, l’ancien maire de Leipzig, ou encore le
général Ludwig Beck. Ce dernier, après la défaite de Stalingrad,
met en marche le complot sous le nom d’opération Flash, mais la
bombe placée le 13 mars 1943 dans l’avion de Hitler, en visite sur
le front de l’Est, n’explose pas.
Le 20 juillet 1944 à 12h42, à la
Wolfsschanze, Hitler est blessé dans un attentat lors d’une
tentative de coup d'État d’officiers organisée par Claus von
Stauffenberg, qui est durement réprimée. Compromis, les maréchaux
Erwin Rommel et Günther von Kluge sont contraints au suicide,
tandis que l’amiral Canaris est envoyé dans un camp de
concentration où il sera assassiné par pendaison à l’approche des
Alliés, aux côtés du pasteur Dietrich Bonhoeffer.
En tout, plus de 5000 personnes sont arrêtées et assassinées au
cours de la répression. En vertu du principe totalitaire de la
responsabilité collective, et se référant aux antiques coutumes de
vengeance des peuplades germaniques (Sippenhaft),
Hitler fait envoyer les familles des conjurés dans des camps de
concentration. Les conjurés, maltraités et ridiculisés, sont
traînés devant le Tribunal du Peuple de Roland Freisler, qui les abreuve d’injures et d’humiliations au
cours de parodies de justice n’essayant même pas de respecter les
apparences élémentaires du droit, avant de les envoyer à la mort.
Beaucoup périssent pendus à des crocs de boucher à la prison
berlinoise de
Plotzensee. Hitler fit filmer les exécutions pour pouvoir les
visionner avec ses fidèles dans sa salle privée, bien qu’il semble
que les films ne furent finalement jamais projetés.
Le crépuscule et la mort
Aux abois
Les ordres de Hitler à ses troupes deviennent de plus en plus
irréalistes compte tenu de l’écrasante supériorité de l’Armée
rouge et des
Alliés. Les réunions entre Hitler et son chef d’état-major
(depuis
juillet 1944) Heinz Guderian sont de plus en plus houleuses et ce dernier finit
par être renvoyé le 28 mars 1945.
Devant ses proches, Hitler déclare
que les « armes miracles » vont renverser la situation (dont les
V1 et V2, les premiers missiles, assemblés notamment dans le
tunnel mortifère du camp de concentration de Dora-Mittelbau, ou
encore les premiers chasseurs à réaction Messerschmitt Me 262), ou
encore que de même que son héros Frédéric II de Prusse avait jadis
été sauvé par un retournement d’alliance in extremis, de
même les Alliés arrêteront de combattre le Troisième Reich pour
s’attaquer à l’Union soviétique.
En fait, depuis la conférence de
Casablanca en janvier 1943, les Alliés sont sans ambiguïté sur
l’exigence d’une capitulation sans condition et sur la
dénazification de l’Allemagne et le châtiment des criminels de
guerre. Quant aux « armes nouvelles », elles auraient été tout à
fait insuffisantes, et Hitler a lui-même gâché ses dernières
chances en affichant longtemps son mépris pour les « sciences
juives » dont la physique nucléaire (une des causes du retard pris
aux recherches sur la bombe atomique), ou encore en exigeant,
contre l’avis de tous les experts, de construire les avions à
réaction non pas comme chasseurs, ce qui aurait pu faire basculer
la guerre aérienne, mais comme bombardiers - pour pouvoir
reprendre la destruction des villes anglaises.
Dans les derniers mois du conflit, Hitler, dont la santé
décline rapidement, n’apparaît plus en public, ne parle plus guère
à la radio, et reste la plupart du temps à Berlin. C’est Joseph Goebbels, le chef de la
propagande, par ailleurs commissaire à la défense de
Berlin et responsable de la
Volkssturm, qui se charge d’exhorter les troupes et les
foules. Le lien entre les Allemands et le Führer se
distend. Hitler n’a jamais visité une ville bombardée ni un
hôpital civil, il n’a jamais vu aucun des réfugiés qui fuient
l’avancée de l’Armée rouge par millions à partir de janvier 1945,
il ne se rend plus de longue date au chevet de soldats blessés, et
a cessé depuis fin 1941 de prendre ses repas avec ses officiers ou
ses soldats. Sa glissée hors du réel s’accentue.
Convaincu que le peuple allemand
ne mérite pas de lui survivre puisqu’il ne s’est pas montré le
plus fort, Hitler ordonne le 19 mars 1945 une terre brûlée d’une
ampleur inégalée, incluant la destruction des industries, des
installations militaires, des magasins et des moyens de transport
et de communications, mais aussi des stations thermiques et
électriques, des stations d’épuration, et de tout ce qui est
indispensable à la survie élémentaire de ses concitoyens. Cet
ordre ne sera pas respecté. Albert Speer, ministre de l’armement
et architecte du Reich, a prétendu devant le tribunal de Nuremberg
qu’il avait pris les mesures nécessaires pour que les directives
de Hitler ne soient pas accomplies par les gauleiters.
En avril 1945, le Reich est aux abois : le Rhin
franchi par les Occidentaux le 23 mars, les villes matraquées par
des bombardements quotidiens, les réfugiés fuyant en masse de
l’Est, les Soviétiques approchant de Vienne et de Berlin. Dans les
rues assaillies de ces deux villes, les SS pendront encore en
public ceux qui parlent de cesser un combat sans espoir. Sur des
cadavres de civils pendus à des lampadaires, des pancartes
précisent par exemple : « Je pends ici parce que j’ai douté de mon
Führer », ou « Je pends ici parce que je suis un traître ». Les
dernières images d’Hitler filmées, en pleine bataille de Berlin, le montrent décorant ses derniers
défenseurs : des enfants et des préadolescents.
Les dix
derniers jours
Le 20 avril, les hauts dirigeants nazis viennent une dernière
fois saluer hâtivement leur maître pour son anniversaire, avant de
tous s'enfuir précipitamment loin de Berlin, attaquée par l'Armée
Rouge.
Terré au fond de son
Führerbunker, Hitler refuse de partir pour la Bavière et
choisit de rester à Berlin pour mieux mettre en scène sa mort. Au
cours de séances quotidiennes de plus en plus orageuses, tandis
qu'au-dehors
la plus grande bataille de la guerre fait rage, il continue à
ordonner d'impossibles manœuvres pour délivrer la capitale vite
encerclée. Le 22 avril, comprenant la vanité de ces tentatives, il
entre dans l'une de ses plus terribles colères, avant de
s'effondrer en reconnaissant enfin pour la première fois que « la
guerre est perdue » (« Der
Krieg ist verloren »). La décision du suicide est prise
dans les jours suivants.
Le 23,
Albert Speer revient en avion dans Berlin assaillie pour
refaire ses adieux à Hitler. Il lui avoue avoir saboté la terre
brûlée, sans réaction du dictateur, et s’en va en n’ayant obtenu
qu'une molle poignée de main de son idole.
Les dernières crises internes du régime ont lieu quand au soir
du 25,
Hermann Göring, toujours nominalement héritier de Hitler, lui
envoie de Bavière un télégramme lui demandant s'il peut prendre la
direction du Reich conformément aux dispositions de 1941. Persuadé
par
Bormann d'y voir à tort un ultimatum et un coup de force du
Reichsmarschall,
Hitler, furieux, destitue Göring et le fait assigner à résidence
par les SS.
Sa fureur redouble le 27 quand la radio alliée lui apprend que
son fidèle
Himmler a tenté à son insu de négocier avec les Occidentaux.
Cependant, certaines recherches récentes forment l’hypothèse que
Himmler aurait négocié avec les Alliés sur ordre de Hitler
lui-même.
Il fait fusiller dans les jardins de la chancellerie le beau-frère
d’Eva
Braun, le dirigeant SS
Hermann Fegelein, agent de liaison de Himmler.
Dans la nuit du 29 avril, après
avoir épousé Eva Braun, Hitler dicte à sa secrétaire Traudl Junge
un testament privé puis politique, exercice d'autojustification où
il nie sa responsabilité dans le déclenchement de la guerre.
Curieusement, le texte ne dit mot du bolchévisme, au moment même
où les Soviétiques s'emparent de Berlin. Par contre, l'obsession
antisémite de Hitler y apparaît toujours intacte. Il exclut
Himmler et Göring du NSDAP, écarte Speer, Ribbentrop et Keitel,
promeut Goebbels à la chancellerie et confie la tête de ce qui
reste du Reich au grand amiral
Karl Dönitz.
Le 30 avril, vers quinze heures
trente, alors que l’Armée rouge n’est plus qu’à quelques centaines
de mètres du bunker, Adolf Hitler se suicide en compagnie d’Eva
Braun. On suppose généralement que le poison utilisé par Eva Braun
était du cyanure de potassium, mais Ian Kershaw soutient que le
poison fourni à tous les occupants du bunker était de l’acide
prussique. Hitler se donne la mort d’une balle dans la bouche. On
retrouvera son arme de service à ses pieds.
Une affirmation fréquente précise qu’il aurait mordu la capsule
juste avant ou presque en même temps qu’il se tira une balle dans
la tempe,
mais Kershaw affirme qu’il est impossible de tirer juste après
avoir mordu un tel poison, et que le corps de Hitler n’ayant pas
dégagé l’odeur d’amande amère caractéristique de l’acide prussique
et constatée sur celui d’Eva Braun, il faut conclure à la mort par
balle seule ; de nombreuses autres thèses circulent, impliquant
parfois qu’un autre ait tiré la balle, mais elles sont classées
comme fantaisistes.
Pour ne pas voir son cadavre emporté en trophée par l’ennemi (Mussolini
a été fusillé le 28 par les partisans italiens et son corps pendu
par les pieds devant la foule à Milan), Hitler avait donné l’ordre
de l’incinérer. C’est aussitôt chose faite par son chauffeur
Erich Kempka et son aide de camp Otto Günsche, dans un cratère de bombe près du bunker. La pluie
d’obus soviétiques labourant Berlin a presque certainement détruit
l’essentiel des deux corps.
Refusant de survivre à son maître malgré ses ordres, et
considérant qu’il n’y a plus de vie imaginable dans un monde sans
national-socialisme,
Goebbels se suicide le lendemain avec sa femme Magda, après avoir empoisonné leurs six enfants.
Ce même 1er mai, la radio apprend
aux Allemands la mort de leur dictateur, en laissant croire qu’il
a été tué le jour même et les armes à la main. Le 2 mai, après
avoir signé la capitulation de Berlin, le général Weidling
rétablit la vérité au micro et accuse Adolf Hitler d’avoir
abandonné « en plan » (im Stich) soldats et civils. Dans
les villes ruinées ou sur les routes, la masse des Allemands
d’abord soucieuse de survie restera plutôt indifférente à la fin
de Hitler.
Le 4 mai, la 2e DB du
général Leclerc s’empare symboliquement du
Berghof, la résidence du Führer à
Berchtesgaden. Le
8 mai 1945, le Troisième Reich capitule sans condition. Au
même moment, l’ouverture des
camps de concentration révèle définitivement l’ampleur de
l’œuvre de mort hitlérienne. « La guerre de Hitler était finie. Le
traumatisme moral, qui était l’œuvre de Hitler, ne faisait que
commencer » (Ian Kershaw).
Découverte du corps et rumeurs de fuite
Nombre de rumeurs ont circulé sur la possibilité que Hitler ait
survécu à la fin de la guerre. Le
FBI a mené des enquêtes en ce sens jusqu’en 1956
sur des pistes plus ou moins sérieuses. Mais dès la chute de
Berlin, l’unité des services secrets soviétiques chargée de
trouver Hitler, le
SMERSH, estimait avoir récupéré une grande partie du corps.
Le 2 mai 1945,
averti du suicide de Hitler, le SMERSH boucle le jardin de la
chancellerie et le Führerbunker. Le personnel encore
présent est arrêté puis interrogé, Staline étant tenu au courant
par un général du NKVD au moyen d’une ligne codée directe.
Le 5
mai, Ivan Churakov du 79e corps
d’infanterie, auquel le SMERSH est rattaché, découvre le corps de
Hitler près de celui d’Eva Braun, dans un cratère d’obus situé
dans le jardin de la chancellerie. Conformément aux volontés du
Führer, leurs dépouilles ont été brûlées et sont
méconnaissables.
Le 11 mai, les témoignages concordants de l’assistante du
dentiste d’Hitler,
Hugo Blaschke, et de son technicien, confirment l’identité du
corps. La dentition supérieure de Hitler comporte en effet un
bridge récent. Dans un premier temps, Staline impose le silence
sur la découverte, allant même jusqu’à réprimander Joukov pour
avoir échoué à retrouver Hitler, tandis que la Pravda
qualifie les rumeurs de découverte de « provocation fasciste ».
Les Soviétiques lancent d’autres rumeurs, affirmant notamment que
Hitler se cacherait en Bavière, zone sous contrôle de l’armée
américaine, accusant implicitement cette dernière de complicité
avec les Nazis.
En juin 1946, les derniers témoins
du Führerbunker, détenus par le NKVD, sont amenés sur les
lieux du suicide. Dans le jardin de la chancellerie, ils indiquent
l’endroit où ils ont brûlé puis enterré les corps des époux
Hitler. L’emplacement correspond à l’exhumation réalisée par le
SMERSH un an plus tôt. De nouvelles fouilles sont entreprises et
quatre fragments de crâne sont mis au jour. Le plus grand est
transpercé d’une balle. L’autopsie réalisée fin 1945 sur le corps
masculin découvert au même endroit se trouve en partie confirmée :
les médecins y notaient en effet l’absence d’une pièce du crâne,
celle qui devait permettre de conclure que Hitler s’est suicidé
par arme à feu.
Les restes d’Adolf Hitler sont
alors enterrés dans le plus grand secret, avec ceux d’Eva Braun,
de Joseph et Magda Goebbels et de leurs six enfants, du Général
Hans Krebs et des deux chiens d’Hitler, dans une tombe près de
Rathenow à Brandenburg.
En 1970, le KGB doit restituer au
gouvernement d’Allemagne de l’Est les lieux qu’il occupe à
Brandenburg. Craignant que l’existence de la tombe de Hitler ne
soit révélée et que le site ne devienne alors un lieu de
pèlerinage néo-nazi, Youri Andropov, chef du KGB, donne son
autorisation pour que soient détruits les restes du dictateur et
les neuf autres dépouilles.
Le 4 avril 1970, une équipe du KGB
se charge de la crémation des dix corps, et disperse secrètement
les cendres dans l’Elbe, à proximité immédiate de Rathenow. Mais
le crâne et les dents de Hitler, conservés dans les archives
moscovites, échappent à la crémation. On n’en apprend l’existence
qu’après la dissolution de l’URSS (1991). Le 26 avril 2000, la
partie supérieure du crâne attribué au dictateur devient l’une des
curiosités de l’exposition organisée par le Service fédéral des
archives russes, marquant le cinquante-cinquième anniversaire de
la fin de la guerre.
Mais, en 2009, à la demande de la
chaîne de télévision History qui réalise un documentaire intitulé
Hitler’s Escape, qui traite de l’hypothèse de la fuite du
dictateur, l’Américain Nick Bellantoni découvre que le crâne que
l’on attribuait à Hitler est en réalité celui d’une jeune femme.
Des tests ADN réalisés aux États-Unis sur les échantillons ramenés
par l’archéologue confirment ses dires. Selon Nick Bellantoni, le
crâne ne serait pas non plus celui d’Eva Braun. Les témoignages
affirment qu’elle se serait suicidée au cyanure, et non par arme à
feu. Ce coup de théâtre relance les théories affirmant que Hitler
a pu survivre à la chute du Reich.
L’historien Antony Beevor regrette
ces polémiques, qu’il juge sensationnalistes, rappelant que la
dentition, avec son bridge caractéristique, a été formellement
reconnue en mai 1945 par Käthe Heusermann, assistante du dentiste
de Hitler[61], et son technicien Fritz Echtmann, arrêtés par les
Russes. Mais les archives dentaires de Hitler ayant été détruites
sur ordre de Martin Bormann en 1944, donc antérieurement aux
investigations russes, le témoignage d’Heusermann n’est basé que
sur sa mémoire, comme le souligne le journaliste britannique
Gerrard Williams, qui rappelle qu’il n’existe à ce jour aucune
expertise médico-légale attestant qu’il s’agisse bien des dents de
Hitler.
Ces théories de la fuite du führer restent peu crédibles et se
heurtent aux témoignages des dernières heures, qui concluent à la
mort du dictateur nazi. En 2009, le dernier survivant du bunker,
Rochus Misch, réaffirme ainsi avoir vu les corps sans vie de
Hitler et d’Eva Braun.
Bilan
Personnage impitoyable et déshumanisé, dictateur totalitaire,
raciste et eugénique, Adolf Hitler a été surtout le principal
responsable
du conflit de loin le plus vaste, le plus destructeur et le
plus traumatisant que l'humanité ait jamais connu, à l'origine de
près de 40 millions de morts en Europe, dont 26 millions de
Soviétiques. Environ 11 millions de personnes ont directement été
assassinées sur ses ordres, en raison des pratiques criminelles
systématiques de son régime et de ses forces armées, ou en
application de ses projets exterminateurs prémédités. Parmi elles,
les trois quarts des Juifs de l'Europe occupée. « Jamais dans l'Histoire,
pareille ruine matérielle et morale n'avait été associée au nom
d'un seul homme » (Ian
Kershaw).
L'image de Hitler a été définitivement fixée, en particulier,
lors de la découverte des
camps de la mort lente en avril-mai 1945, avec leurs monceaux
de cadavres décharnés, leurs survivants squelettiques et hagards,
leurs expériences pseudo-médicales et leurs
chambres à gaz doublées des tristement célèbres fours
crématoires. Cette révélation macabre a achevé de trancher les
débats antérieurs entre adversaires et partisans du personnage et
de son régime.
La redécouverte de la Shoah,
depuis les années 1970, a recentré l'attention sur la spécificité
du judéocide qu'il a inspiré, tout en confirmant la nature
intrinsèquement criminelle de son action et de son système.
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